Novembre 2019:
"Le reflet du néon de la bibliothèque cachait 🌞🌞🌞 3 soleils"
"Le reflet noir des vitrines traquait Camille comme d'innombrables vautours sinistres."
"Je l'ai rejoint, l'eau avait quitté le tarmac pour le soleil. Le parking était opaque d'automobiles. Il se trouvait dans l'espace convivialité du supermarché. Le directeur est un passionné d'Amazonie, des plantes grasses traînaient dans l'espace et chaque chaise portait le nom d'une tribu. J'enviais les caissières à travers les murs, je les voyais mollement travailler et discuter avec les clients. Je considérais Thomas en train de ranger ses jeux, son jean usé par ses talons, sa veste en simili cuir duquel dépassait les manches effilochées de son sweat. Je l'ai suivi jusqu'au coffre, y'avait dans sa marche la détresse inconsciente des classes moyennes, je lui aurais bien mis mon poing dans sa gueule. Et puis nous sommes rentrés."
"J'étais planté dans une flaque d'eau. Dedans y'avait un coton de tige gonflé et ma gueule en mieux. Autour y'avait du jeune goudron, d'un noir frais et aux légères teintes bleues."
Décembre 2019:
"À la veille des fêtes, les gosses tiraient à la carabine sur leurs idoles. Les néons coulaient au sol formant par endroits des flaques lumineuses multicolores."
"La ville était devenue une flaque d'eau infinie dans laquelle des lumières voltigeaient par intermittence. D'un balaiement de main une femme au sourire rempli de dents surgie dans sa vie, elle portait des haltères creuses et flottait dans la pluie."
"Elle traversa le fleuve des choses d'une démarche précise, presque agressive. Des plis érotiques se formaient entre ses fesses et ses cuisses, sur son vêtement gris mobile. Elle tourna son regard vers des miroirs précaires du centre commercial et séduit son reflet qui déformait vaguement son corps chétif. Son reflet croisa le regard d'un homme qui la suivait et disparue, du noir cernait ses yeux. Iels flottèrent jusqu'à l'embouchure de la cité électrique pour s'évanouir dans une plaie d'asphalte."
"Le voisin du dessous se retrouve dans un désert de pierres, il est allongé sur le sol et le lèche comme un chien. Parfois des grondements satisfaits sortent de son corps. Lilith le regarde, la caméra écrase les deux personnages."
"Lilith ne veut pas rentrer chez elle, elle ne veut pas allumer les éclairages froids de son appartement. Elle reste sous la pluie à circuiter la ville, les lumières brûlent au ras des flaques, des teintes multicolores cernent les trottoirs profonds.
Elle s'invite dans un taxi avec Donna Summer qui l'intimide, elle est grande, belle et semble friquée. Dans un demi sommeil elle chante à Lilith une chanson sensuelle, elle enfonce sa tête dans le siège et commence Ooooo it's so good it's so good it's sooooo good. Elle marque un temps, Lilith serre ses doigts et entrouvre la bouche. I feel loooooooove ! Donna Summer crispe la banquette, plante ses ongles et sourie de plaisir, elle chante pour Lilith qui trouve en elle une étoile sans lumière."
Janvier 2020:
"À la fin de la séance, Victor Hamonic s'élança du haut de la salle en foulées légères comme s'il n'avait jamais été malheureux de sa vie. Il lançait aux spectateurs des sourires francs et malicieux, puis il vint tourbillonner sur l'estrade. Il salua l'équipe technique et souffla un cœur à Gena Rowlands, l'actrice principale de son film. Il est pour beaucoup un été invincible, et ses œuvres témoignent d'une seule vérité: la vie c'est super."
"Sun Ra n'était plus qu'une pile de vêtements bon marché étalée sur le boulevard. Au moment où les flics l'ont vu flirter le trottoir, z'ont flingué le bonhomme. Ça faisait quelques jours que des caisses calcinées sortaient de sa bouche comme des nouveaux nés."
"Je regardais à travers les rideaux légers et la vitre les voitures immobiles, attendant au feu comme des veaux prêts à se faire zigouiller. Quelques lumières s'accrochaient à leur carcasse, des baisers délicieux rouges verts et bleus. Ces voitures portaient des soirées de confidences, des hommes cherchant des femmes et un visage cerné d'une avalanche brune. Elles vrombissaient de chansons entraînantes, suintant le sexe et l'effroi des vies presque jeunes."
"Tout le long des 100 mètres se trainait un très long humain. Il lui sortait des centaines de têtes, et plus de bras, ses jambes grouillaient sur le dur molles mais énergiques. Il glissait au creux des rues comme un glaire dévalant la gorge, puis s'est évanouit dans la buée des automobiles silencieuses."
"La fillette tirait à balles réelles sur son illustration prédessinée, des rayons jaunes traversaient les lignes noires brutales. Ses gestes reliaient le sujet et les marges, l'illustration et son support, le récit et l'endroit du récit, elle n'en savait rien mais ses gestes sur un même plan la fiction et la réalité. Son énergie niait toute binarité, il n'était plus question d'établir une distinction entre le sujet et son contexte, mais de tout habiter avec passion."
Jack Torrance
Neptune
C’est d’abord une route infinie, une ligne de goudron qui relie notre ville au reste de l’île. Sa surface est irrégulière, comme si la goudronneuse avait coulée la route le pied au plancher. Elle s’enfonce dans les marais du sud de Suburbia sur 40km, et dans le bout, c’est Neptune. Elle est accessible à marée basse et s’inonde quand il pleut. Quelques chemins se faufilent encore le long de la ligne d’asphalte. Dans les marais il y a des bruits, des oiseaux et des ermites qui avaient leur baraque ici bien avant que Neptune n’apparaisse comme une maladie. J’y perçois parfois de faibles lumières perdues dans la nuit. En bas de chez moi il y a un canal artificiel qui pompe l’eau des marais, traverse la ville et se jette près de la plage. Tout le long des aménagements ont été construits pour en faire des lieux de convivialité. Les habitantes habitants de Neptune s’y promènent et donnent à manger aux canards.
Neptune s’est érigée sur l’ancien village du coin, des promoteurs immobiliers se sont arrangés pour pouvoir acheter ces terres et étendre Cosmic City sur Suburbia. Le béton s’est vautré sur le marais et les immeubles ont poussé comme des idées noires. À Cosmic City, l’angoisse traîne entre les buildings et s’écrase dans ses citoyennes citoyens, qui matent leur reflet dans les caniveaux. Là-bas il paraît que les nuages contiennent une eau noire qui s’abat sur la ville en nuée de cadavres invincibles. Neptune a été une alternative car elle promettait un accès immédiat au soleil et à l’oxygène. Ma mère s’est installée ici avec moi. Je suis une enfant de Neptune, mes souvenirs de Cosmic City sont quelques photos éparpillées dans l’appartement. La vie ici a été agréable, il y avait des fleurs et des gens faisaient la fête. Je m’amusais avec mes amies amis à l’école. Ma mère et moi regardions parfois le ciel des journées entières, elle semblait récupérer un peu de son existence. Elle économisait depuis des années en espérant avoir une place à Neptune, elle ne voulait pas que je naisse dans la précarité humide de Cosmic City. Elle s’est séparée de mon père avant de partir, et a démarrée une nouvelle vie ici. Je me souviens quelques soirs, elle se maquillait puis pleurait jusqu’à s’endormir dans ses draps. Ses yeux traînaient toujours par terre, si bien que je ne me rappelle plus leur couleur. De la plage on voyait Cosmic City, il y avait tellement d’immeubles que l’île me paraissait n’être qu’un long pavé de bitume. Le sable brûlait, tout le monde se dévoilait et il y avait des serviettes de toutes les couleurs. Avec ma bande de copaines nous allions détruire les châteaux de sable au chevet du soleil. Nous vivions dans l’utopie que Cosmic City nous avait programmé. Tous les soirs ma mère me racontait une histoire que cachaient les reliefs inaccessibles de Suburbia, et nous rêvions par la fenêtre de la cuisine. La ville tourbillonnait de festivités, de magasins, d’étoiles sur les façades, de garçons et de femmes séduisants séduisantes. Le soir les rues s’illuminaient de néons, de luminaires multicolores et de musiques entrainantes. Je commençais à sortir seule avec ma bande de copaines. Nous sortions aux beaux jours nous enivrer pour oublier le béton que nos danses écrasaient.
Puis il y a eu les travaux d’extension de la ville. Neptune faisait beaucoup d’envieuses envieux à Cosmic City, et beaucoup souhaitaient intégrer nos immeubles. Le béton bouffait davantage les marais et les fondations du futur débutaient. Les habitantes habitants de Suburbia enrageaient déjà lorsque Cosmic City avait bitumé leur marais pour y bâtir Neptune. Cette ville était déjà pour elleux une tumeur, et son agrandissement signait un cancer généralisé. Des terroristes de Suburbia se sont fondus dans une bande invincible pour foudroyer Neptune.
L’assaut sur Neptune a débuté sous le regard vaporeux de la lune. Il y eut d’abord quelques explosions à travers la ville. La mairie a pris un coup, le commissariat, le centre des finances et des magasins de luxe. Puis des sirènes ont retenti dans la ville, des cris lointains, le son des voisins agités qui claquent des portes et courent dans tous les sens. Des verres se sont brisés dans la rue, j’ai entendu des voitures hurler. Ma mère m’interdisait de m’approcher des fenêtres, je ne pouvais qu’imaginer à quoi correspondaient les bruits de la ville. Des moteurs vibraient l’appartement. J’étais plongée de terreur dans mon cocon précaire. Des cris, des choses qui en percutaient d’autres, des pas lourds dans la rue. Des fumées rentraient par la fenêtre et me serraient dans leurs bras, pour me réconforter. Le dos de ma mère se gonflait de cendres à rythme irrégulier, elle ne se retournait jamais. Son ombre scindait le salon, plein d’une lumière orange et tamisée par la fumée. La fenêtre où était postée sa silhouette courbée semblait noire de feu. Puis elle l’a fermé et m’a serré dans ses bras, derrière son corps des lumières dansaient au plafond. Nous sommes parties dans sa chambre et avons dormies ensemble. Cette nuit tout ce que représentait Neptune s’est évaporé dans des flammes éclatantes de passions.
Le lendemain la ville était froide, le soleil se marrait et des bruits résonnaient sur nos fenêtres. L’appartement était bleu, presque blanc. Ma mère dormait toujours, je me suis levée et lui ai écrit un mot avant de partir explorer les rues de Neptune. La ville était sale et dévastée comme les rêves d’un jeune adulte, je longeais les murs bleutés par la destruction. Des garçons cassaient les rétroviseurs de voitures insignifiantes, puis rigolaient. De légers tissus flottaient le long des éclairages publics. Je glissais entre des pavés pour atteindre le centre-ville, l’esplanade pourpre. Il s’agit d’une grande place d’un rose profond, au centre se trouvait un énorme rocher pourpre décoré de fleurs, et au bout gisait la mairie éventrée. Des voitures calcinées étaient empilées sur la place, arrosées par des fontaines automatiques. Au loin des corps parsemaient les allées, je fus pris d’une bouffée de chaleur. Je me mis contre un mur et rebroussais chemin, j’observais les immeubles et kiosques détruits autour de la place. Ma tête était remplie de mousse expansive. Sur l’un des murs le gang terroriste avait signé à la bombe Narodnaïa Volia Suburbia comme une sommation. Je marchais au même rythme que mon reflet noirci par les vitrines. Je me suis considérée un instant dans un miroir explosé, toute éparpillée dans une ville en morceaux.
J’ai quitté la place et suis retombée sur la bande de garçons qui serpentaient sur l’avenue, ils se sont arrêtés pour m’observer et je me suis enfuie. Je voulais rentrer serrer ma mère dans mes bras tandis que je me perdais dans les entrailles de Neptune. Il faisait froid et dans les rues étroites, des flaques d’eau reflétaient le ciel pâle sans nuage de la ville. Quelques rats se promenaient le long de commerces éteints. Des morceaux de papiers humides jonchaient le sol formant à quelques endroits des pâtes dégoutantes. Je ne respirais que par la bouche, et lançait derrière moi quelques regards furtifs. J’ai retrouvé le canal et l’ai longé vers mon quartier. Des objets en plastique dérivaient sur l’eau, prêts à s’évanouir dans l’océan. Neptune n’avait jamais été aussi sale, et j’eus l’impression de la rencontrer pour la première fois. Toutes ces aspérités qu’elle maquillait ont jaillies au lendemain d’un jour d’émeute. Je marchais, balançant mon regard entre mes pieds et ma ville. Un sentiment de détresse profonde gonfla mon corps et je me mis à courir. J’ai atteint les rues de mon quartier, puis monté les escaliers de mon immeuble et j’ai retrouvé ma mère pour pleurer avec elle.
Les travaux se sont arrêtés et Cosmic City a laissée Neptune gisante dans ses cendres. Des initiatives citoyennes ont permis la reconstruction de la ville et la fabrication d’une grande muraille pour se protéger d’éventuelles attaques. Je voyais depuis chez moi cette enceinte sinistre se monter pour peu à peu nous dominer. J’ai pensé à m’en aller mais les autorités nous l’interdisaient, nous tournions en rond dans la carcasse d’un paradis. Chaque architecture que nous croisions portait en elle l’aridité vicieuse du mensonge. La convivialité des commerces nous paraissait à toustes cynique. Nos visages se sont taris et nous errions entre nos activités comme des seigneurs vaincus. Ma mère a commencée à perdre ses cheveux et tremblait à l’heure du dîner. L’atmosphère était lourde et le soleil du printemps nous asphyxiait. Des sympathisantes sympathisants du groupe terroriste ont formé une milice populaire, mettant la pression sur les autorités locales. Je ne voyais plus personne et restais la plupart de mon temps dans l’appartement à m’occuper de ma mère. Des bruits de moteurs déboulaient entre les immeubles et se fracassaient sur les enceintes de la ville. Nos fenêtres tremblaient. Rapidement Neptune a été repris aux forces de l’ordre. Aujourd’hui Neptune est une ville indépendante misérable semi reconstruite qui a ouvert le commerce avec Suburbia et Cosmic City. J’y vis seule dans l’appartement de ma mère, le canal coule toujours en bas de chez moi et je travaille sur le port.
Le port est l’un des monuments intacts de la ville. Il est l’œuvre d’un sculpteur, Ken Price, qui lui a donné l’allure d’un chewing-gum, schmack schmack qu’on fait quand on le voit, il est d’un vert pâle brillant. Des lumières roses l’illuminent lorsque je me rends au travail, dans un hangar monstrueux où toutes les marchandises se ressemblent, emballées dans des cartons identiques. Je me promène sur la plage avant d’embaucher, j’observe la lune émerger et regarde Cosmic City lentement se découper dans un halo de lumières artificielles.
Jack Torrance
Le Boss de Cosmic Studios
"BADABOUM, c’est ce qu’il y a d’écrit sur les phalanges du boss de Cosmic Studios. C’est un mot en huit lettres, alors ça passe nickel quand il assemble ses poings côte à côte. Il zone toujours avec son rouge à lèvres noir, ses ongles crasseux et ses cernes, longues comme les jambes d’un top model. Y’a ses pompes qui chouinent parce que dehors il pleut. C’est des pompes en cuir, elles sont belles, il les cire tous les matins avant de venir au boulot. Elles rayonnent à ses pieds, et tourbillonnent sur scène comme s’il n’y avait jamais eu qu’elles de vivantes. Elles affichent un large sourire s’élevant de leur tutu coloré de paillettes roses et blanches et s’envolent sur le fracas des mains. Elles percent le plafond de l’opéra et reviennent porter le boss. Elles se fichent pas mal de ses chaussettes sales et dépareillées, de son froc moite qui bave sur leur chevelure et de son éternel T-shirt noir aux auréoles furtives. C’est un nobody à l’origine le boss, il était en France et a fait des petites écoles d’art où les étudiant.e.s n’ont aucune ambition, on lui a donné son diplôme avec un dix et des insultes. À chaque fois qu’il croisait un clochard dans la rue c’est comme s’il frôlait sa destinée. Voir le pire dans son avenir était sa façon d’être optimiste. Je le regardais de loin n’aboutir à rien d’autre que des sandwichs, tordu sur son écran et à rigoler la bouche pleine.
Un jour qu’il trainait son corps dans la campagne, une faille d’un noir profond lui est apparu, il est passé à travers et s’est retrouvé à Cosmic City. C’était quelqu’un de perdu, on le savait, mais quand il nous a sorti qu’il était passé dans un autre monde, qu’il avait croisé des gens dans une métropole terrible, qu’il en était revenu et qu’il souhaitait y vivre, on lui a gentiment conseillé d’aller voir un toubib. Un bobo la tête. Il ne nous a pas écouté et il est parti à la recherche de ces failles lui permettant d’accéder à Cosmic City. Lui qui passait son temps à trainer ses grolles et à ouvrir le frigo, il s’est retrouvé en pleine possession de lui-même, il s’est acheté les belles chaussures et s’est lancé dans son business : Cosmic Studios.
Je ne sais pas comment il s’est démerdé mais il a réussi à choper un gros loft à Cosmic City, qu’il a nommé Cosmic Studios. Y’a de quoi faire des films, peindre, danser, jouer de la musique, arroser des fleurs, boire des coups, chanter, écrire. Le boss y’a que ça qui l’excite, faire des trucs. Alors il y a plein de monde qui passent à Cosmic Studios, tous les intellos-artistes undergrounds, des étudiants à la con, des criminels, des poètes, des grands perdus et les flics. Tout le monde vient pour bosser ou discuter, ça s’arrête jamais. Le boss là-dedans c’est un peu le producteur, il accompagne tout le monde et fait en sorte que les gens se rencontrent. Et puis le loft lui permet d’organiser des projections, composer des expositions et mettre en place des concerts. Les temps de production et de publications fondent pour devenir un magma informe. Cosmic Studios, au-delà du loft, c’est un genre de collectif à dimensions variables, mais y’a toujours l’ombre du boss dans le coin. Si les artistes ne sont pas assez fermes sur leurs positions, il trouvera toujours une faille pour s’approprier un taff et faire grandir la marque Cosmic Studios. Y’en a qui ne supportent pas ça.
Globalement le boss il est bien entouré, c’est un peu la star à Cosmic City. Un gars qui vient d’un autre monde pour faire de l’art c’est un truc quand même. Alors il fait masse d’interviews, il raconte à quoi ressemble notre monde, quelle était sa vie avant d’arriver à Cosmic City, pour sûr il doit raconter des bons gros bobards. Et puis ça déchaîne les passions, t’as autant de cougars qui viennent se liquéfier au loft que des branleurs qui l’agressent dans la rue. Y’a des hallucinés qui le prennent pour un messie, ils ont même ouvert un local avec des portraits du boss, des photos, des affaires personnelles, des fins de chewing-gum et des rognures d’ongles. Malgré tout le boss il garde la tête froide et il est à fond dans son business. Depuis que son affaire roule il organise des expos en dehors de son loft, partout dans la ville et souhaite de plus en plus faire des projets entre Cosmic City et notre monde."
Jack Torrance
Reflet
Reflet. Un reflet fixe montrant du
mouvement. Les feuilles dansent un ballet dirigé par le vent,
composé par l'atmosphère. Ces danseuses ont de belles robes
aujourd'hui : verte, jaune et même rouge. Cette chorégraphie
n'est pas grandiose et ne donne pas dans l'emphase. Qu'elle est belle
pourtant ! Solide rigidité du tronc embrassée par la souplesse
et le suave de ses branches. Balancier qui n'est pas que cela, gestes
aléatoires et gracieux. Pure poésie bucolique. Les feuilles
paraissent chaudes, la sève ruisselle à belles gouttes couleur
ambrée. Transpiration végétale. Spectacle diffusé par réfection
du verre tactile. Le téléphone en devient envieux, ébloui par
cette grâce spontanée. Les sels minéraux du sol entrent en
résonance avec le minéral froid, toxique et ensanglanté du
matériel.
Jalousie grimpante, désir brûlant
insatisfait, devient colère grimpante. L'arbre danse toujours,
voluptueusement, l'appareil humain s'enfonce dans la terre. Il
descend doucement, attiré par la gravité des pôles. Magnétisme
planétaire, polarité fondatrice des profondeurs et des surfaces.
L'arbre grandit, le bloc de minéral tombe. Magma bouillonnant, sève
ruisselante, plaque ferrugineuse glacée. Matière en translation,
trajectoire incurvée discontinue, constellation axiale. Ce n'est que
rencontre mais rien ne se touche atomiquement. Nous nous croisons,
rien de plus
Max Allais
Max Allais
Titan
C'est un mur de béton éventré, ses
tripes de limailles pendent mollement le long de ses flancs et des
blocs de pierre gisent sur le sol. Arrive alors en flottant ces mains
jointes vers le ciel. Gigantesques. Elles lévitent de façon très
douce et avancent lentement. Elles se glissent dans la brèche
murale, l'éclatent encore un peu plus en forçant le passage. L'air
est comme ondulé sous cet étrange monolithe en mouvement, les
vibrations de sa lévitation sont comme visibles. Graviers et
poussières gravitent légèrement en dessous, tels des atomes autour
de leur noyau.
On entend la voix des mains, on dirait
qu'elles nous parlent. C'est comme un bourdonnement sourd et
paisible.
Elles s'enfoncent vers le cœur de la
ville. Ces mains sont titanesques. Bientôt d'autres objets
commencent à léviter dans leur sillage. Toutes les roues, pièces
cylindriques et autres rouages les suivent. Les pièces qui
rattachaient tous ces objets définis par diamètre et rayon
volettent alentour. Chaque objet tourne dans le vide comme pour
avancer. Les mains apparaissent être une comète avec leur traînée
empoussiérée de boulons cylindriques, vis et écrous complétant le
cortège. Le cœur de la ville est atteint, y réside la tour de
cristal noir : elle monte en escaliers disparates dans des
enchevêtrements irréguliers et nombreux. Au sommet, la cime est
géométriquement plate et lisse, elle semble tutoyer les étoiles.
Les mains continuent de flotter en
direction de la tour et entame leur ascension en l'entourant tout en
gagnant de l'altitude. La comète cylindrique aux mains jointes
semble faire naître une parade nuptiale entre elle et la tour, danse
animiste composée de ronds concentriques avec pour centre la tour
noire cristalline et pour rayon le titan digital. La lenteur du
mouvement confère une puissance immuable à cette union.
Enfin au sommet, les mains ne montent
plus, elle tournent patiemment sur elles-mêmes, inlassablement. La
cohorte d'objets circulaires constituant la queue de la comète reste
en lévitation suspendue autour de l'édifice, guirlande mécanique.
La lumière stellaire et lunaire s'y reflète. L'icône est posée.
A l'autre bout de la ville, le trou se
rebouche lentement. Les viscères de fer reprennent leur place et
les gravats se réunissent.
Le Titan des mains jointes entame sa
ronde.
Max Allais
La chevelure grasse
Il y avait des barrières retournées sur la route, c'est la première fois que je voyais des policiers avec des armures. La ville prenait feu mais à la bibliothèque tout le monde regardait des documents.
J'ai fait tomber l'écriteau "Courts-métrages" sans faire exprès et l'ai remis pour passer le temps. Et puis je me suis déplacé vers les livres pour enfants et j'ai croisé la discussion d'un jeune qui racontait une histoire complexe de science-fiction à la documentaliste qui ne répondait pas. Les deux se sont séparés comme dans un jeu vidéo, sans formule de politesse, le jeune avec une coiffure que les écrivains ont dans les mauvais biopics est allé du côté des bandes-dessinées. J'étais caché derrière un ordinateur à écouter ce qui n'était pas mes affaires et je regardais ses cheveux se balancer comme des nuages vaniteux. Je ne voyais plus que son air de mec assuré de sa future réussite.
Je suis persuadé de réussir un jour ou l'autre et me demande si mes cheveux sont aussi arrogants que les siens.
D'autres cheveux m'ont surpris, je les croyais ringards au premier abord. Des yeux ronds et verts perlaient sur la frange jusque dans les orbites. Une fois en place, une voix douce comme l'épaisseur du givre s'est dirigé vers des documentalistes. Le manteau imperméable blanc avec des livres au bout des manches s'est mis à flotter jusqu'au rez-de-chaussé. Les mauvais auteurs regardaient le jean clair aux plis ronds. Et les baskets blanches portaient des jambes pressées de ne pas m'adresser un seul regard.
Mon ombre et moi regardions la buée pétillante nous considérer comme un poteau électrique. Nous sommes retournés à notre ville en feu les mains dans les poches et la chevelure grasse.
Max Allais
Max Allais
Marilyn à la fenêtre
Toute à l'heure, je suis allé déposer mes souvenirs à quinze minutes de chez moi, j'en récupère les images demain matin, parce que je suis pressé j'ai dit, et que jeudi c'est trop loin.
Il y avait une vieille femme devant le Carrefour Express, je lui ai sourit et dit Bonjour, et je ne sais pas si elle m'a retourné mes politesses parce qu'elle a été bien élevée ou si c'est juste comme ça.
Je ne voulais pas rentrer chez moi, car j'ai le sentiment que tous les objets qui y sont me regardent avec la sévérité tranquille des vaches qui sentent sur nos mains qui leurs font des mamours l'odeur assassine du fast food du coin.
En passant à côté d'un café je me suis dit que m'y asseoir et lire me permettrait de ne pas affronter les regards bovins. Il y avait deux vieux blancs et un trentenaire marocain. Personne ne causait et j'ai demandé un soda. Tous lisaient les actualités sportives, moi j'ai sortit mon bouquin avec Marilyn à poil dessus. J'ai fait en sorte que personne ne la voit, je l'ai caché comme un mec jaloux que sa meuf qui n'est pas la sienne aille niquer un mec à une soirée et que ça s'arrête juste à de la baise alors que lui il a des sentiments et il aimerait un peu d'amour de sa part et qu'imaginer le corps d'un mec contre elle le déprime et il voudrait la serrer fort dans ses bras pour pleurer dans son cou, c'est comme ça que je la cachais Marilyn.
J'ai lu, le presque jeune causait de boitiers pirates pour regarder le foot qu'il a réussi à choper au Maghreb. Les presque morts étaient intéressés de savoir comment se procurer ce boitier parce que les abonnements ça revient hyper chers aujourd'hui.
J'ai recroisé ma vieille et on s'est sourit.
Et le plus proche je me fais de mon appartement, le plus proche je me rapproche des fenêtres par lesquelles je pense à me jeter parfois. Alors je m'assois sur le rebord juste pour avoir peur de mourir.
Jack Torrance
Jack Torrance
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