"BADABOUM, c’est ce qu’il y a d’écrit sur les phalanges du boss de Cosmic Studios. C’est un mot en huit lettres, alors ça passe nickel quand il assemble ses poings côte à côte. Il zone toujours avec son rouge à lèvres noir, ses ongles crasseux et ses cernes, longues comme les jambes d’un top model. Y’a ses pompes qui chouinent parce que dehors il pleut. C’est des pompes en cuir, elles sont belles, il les cire tous les matins avant de venir au boulot. Elles rayonnent à ses pieds, et tourbillonnent sur scène comme s’il n’y avait jamais eu qu’elles de vivantes. Elles affichent un large sourire s’élevant de leur tutu coloré de paillettes roses et blanches et s’envolent sur le fracas des mains. Elles percent le plafond de l’opéra et reviennent porter le boss. Elles se fichent pas mal de ses chaussettes sales et dépareillées, de son froc moite qui bave sur leur chevelure et de son éternel T-shirt noir aux auréoles furtives. C’est un nobody à l’origine le boss, il était en France et a fait des petites écoles d’art où les étudiant.e.s n’ont aucune ambition, on lui a donné son diplôme avec un dix et des insultes. À chaque fois qu’il croisait un clochard dans la rue c’est comme s’il frôlait sa destinée. Voir le pire dans son avenir était sa façon d’être optimiste. Je le regardais de loin n’aboutir à rien d’autre que des sandwichs, tordu sur son écran et à rigoler la bouche pleine.
Un jour qu’il trainait son corps dans la campagne, une faille d’un noir profond lui est apparu, il est passé à travers et s’est retrouvé à Cosmic City. C’était quelqu’un de perdu, on le savait, mais quand il nous a sorti qu’il était passé dans un autre monde, qu’il avait croisé des gens dans une métropole terrible, qu’il en était revenu et qu’il souhaitait y vivre, on lui a gentiment conseillé d’aller voir un toubib. Un bobo la tête. Il ne nous a pas écouté et il est parti à la recherche de ces failles lui permettant d’accéder à Cosmic City. Lui qui passait son temps à trainer ses grolles et à ouvrir le frigo, il s’est retrouvé en pleine possession de lui-même, il s’est acheté les belles chaussures et s’est lancé dans son business : Cosmic Studios.
Je ne sais pas comment il s’est démerdé mais il a réussi à choper un gros loft à Cosmic City, qu’il a nommé Cosmic Studios. Y’a de quoi faire des films, peindre, danser, jouer de la musique, arroser des fleurs, boire des coups, chanter, écrire. Le boss y’a que ça qui l’excite, faire des trucs. Alors il y a plein de monde qui passent à Cosmic Studios, tous les intellos-artistes undergrounds, des étudiants à la con, des criminels, des poètes, des grands perdus et les flics. Tout le monde vient pour bosser ou discuter, ça s’arrête jamais. Le boss là-dedans c’est un peu le producteur, il accompagne tout le monde et fait en sorte que les gens se rencontrent. Et puis le loft lui permet d’organiser des projections, composer des expositions et mettre en place des concerts. Les temps de production et de publications fondent pour devenir un magma informe. Cosmic Studios, au-delà du loft, c’est un genre de collectif à dimensions variables, mais y’a toujours l’ombre du boss dans le coin. Si les artistes ne sont pas assez fermes sur leurs positions, il trouvera toujours une faille pour s’approprier un taff et faire grandir la marque Cosmic Studios. Y’en a qui ne supportent pas ça.
Globalement le boss il est bien entouré, c’est un peu la star à Cosmic City. Un gars qui vient d’un autre monde pour faire de l’art c’est un truc quand même. Alors il fait masse d’interviews, il raconte à quoi ressemble notre monde, quelle était sa vie avant d’arriver à Cosmic City, pour sûr il doit raconter des bons gros bobards. Et puis ça déchaîne les passions, t’as autant de cougars qui viennent se liquéfier au loft que des branleurs qui l’agressent dans la rue. Y’a des hallucinés qui le prennent pour un messie, ils ont même ouvert un local avec des portraits du boss, des photos, des affaires personnelles, des fins de chewing-gum et des rognures d’ongles. Malgré tout le boss il garde la tête froide et il est à fond dans son business. Depuis que son affaire roule il organise des expos en dehors de son loft, partout dans la ville et souhaite de plus en plus faire des projets entre Cosmic City et notre monde."
Jack Torrance