L'arbre au soleil

J'avais les tongs dans la vase grise et noire, elle était presque liquide et pleine de grumeaux. Mes tongs étaient oranges fluo, et une lanière jaune translucide venait se coincer entre mon gros orteil imberbe et le reste de mes doigts de pied. Je les voyais plus, mes tongs, ça faisait comme des gros nuages gris-noirs visqueux qui masquaient un ciel orange éternel. Je m'imaginais la vase très heureuse de s'allonger sur la matière plastique molle et lisse typique des tongs à trois balles de chez Supu. Autour de moi il y avait plein de rochers avec de la mousse pourrie dessus. L'odeur de la marée était rentrée dans mon nez pour se coller contre ses parois, ça sentait la vieille algue défraîchie.

Le long du littoral des dizaines de cabanes de pêcheurs étaient élevées sur pilotis, des pêcheries qu'on appelait ça; une cabane cubique sommaire en hauteur, reliée au bord de mer par un pont précaire et sur son devant, un filet de pêche carré, flottant dans les airs à l'horizontal. J'ai jamais vu quelqu'un s'en servir, pour moi il s'agissait juste d'une décoration qu'insufflait à la ville un semblant d'identité, du genre truc à touristes en fait. 

J'étais en short beige et t-shirt orange, ma couleur préférée d'alors, et mes cheveux étaient longs, ils étaient attachés à l'arrière et ils tombaient dans mon dos comme un petit paquet de jeunesse. Pas très loin il y avait Nausicaa, ma première amoureuse, son rêve c'était de devenir chocolatière. Dernièrement j'ai su qu'elle travaillait comme hôtesse de l'air, depuis, lorsque je regarde un avion au loin, je me dis que peut-être, parmi tous les petits humainxs à l'intérieur, y'a Nausicaa qui regarde par le hublot et qu'elle pose ses yeux sur moi sans faire gaffe, en croyant regarder le paysage. Tout son corps baignait dans le blanc du soleil, sa peau et son mini-short éclataient de lumière. Elle portait un débardeur rouge et lâche et son soutien-gorge se dessinait dans les plis. Dans ses cheveux noirs et secs était planté un serre-tête outremer à pois blancs, et son visage - qu'était si doux qu'on pourrait presque glisser dessus - s'est fendu d'un sourire en croisant mon regard. En dessous de ses yeux plissés par l'amour s'était formées deux bosses qui luisaient comme un avion dans le lointain.

Ça faisait comme une photo, y'avait elle au milieu qui souriait, et derrière un petit chemin encore sauvage bordait les clôtures d'un asile psychiatrique, une épaisse ligne bleue dessinait l'embouchure du fleuve Righeira, et dans la distance se dressaient des cheminées en feu, entourées d'énormes centrales à gaz. J'y pensais souvent, que si tout ça explosait, eh bah on crèverait toustes assez rapidement. Sur ma photo j'avais donc l'amour, la folie et la mort en apnée sous le soleil.

Avec Nausicaa on se rendait souvent là l'été pour chercher des vieilles bouteilles entre les rochers. On longeait l'énorme pont de Lazare, il était bleu avec des rayures rouges et blanches et partait en virgule au-dessus de l'eau, puis nous arrivions à une petite plage sale, des machins en plastique et des restes de pique-nique trainaient un peu partout. Là on prenait à droite dans la rochaille et toute l'après-midi on y cherchait nos vieilles bouteilles. C'était les seuls objets qu'on trouvait, on n'est jamais tombé sur des fusils, des amulettes ou d'autres babioles. Nous ce qu'on y trouvait c'était des bouteilles en verre. À l'heure où j'écris, il y a, dans l'obscurité de ma lampe de chevet, une petite bouteille transparente que mon père avait gardé, elle est texturée de sortes d'alvéoles qui scintillent sous l'orange clair de l'ampoule. J'ai plongé dans cette constellation de verre une fleur volée près de chez moi, elle est ample, violette et bleue avec un cœur jaune safran. Elle m'accompagne le temps que j'écrive et une fois que j'éteindrai ma lampe elle se fondra dans ma nuit. Quand ça faisait une bonne heure et demie qu'on cherchait des bouteilles, on se posait  à l'ombre du seul arbre de la rive, assisx sur la pente de la douce digue. On avait les mains maculées de vase dégueu et on était super fierxs de nos prises, puis on se les  partageait comme un butin de pirates. On retrouvait souvent des vieilles bouteilles de vin en verre soufflé, parfois des plus petites, toutes très anciennes et robustes. Elles semblaient avoir contenu des parfums, des médocs et d'autres merdes du genre. On se faisait nos petites histoires, on montrait nos trouvailles à qui voulait, et à peine rentréxs, on voulait repartir à l'aventure.

Moi ce que j'aimais, c'était de prendre le vélo, et d'aller sous le soleil frais de juillet rouler sur l'asphalte sec de ma petite ville, et puis regarder ma copine et me dire que la vie c'est trop bien. Les bouteilles étaient anecdotiques, je voulais juste déraper sur la plage sale, poser mon vélo, et regarder l'arbre au loin qui nous attendait comme un toutou qui sait qu'on va venir lui faire des mamours. C'était un arbre dont la base partait dans tous les sens, on pouvait s'asseoir sur ses branches, et ses feuilles tombaient en rideau tout autour de nous. Elles nous cachaient de la vue de toustes, c'était comme un petit salon extérieur gonflé d'une fraîcheur verte-bleue. Un vent chaud se glissait parfois entre les feuilles pour caresser nos corps, des fois je me dis que ce souvenir aurait pu gagner en saveur si nous y avions fait l'amour. Nous aurions pu y faire n'importe quoi, tout ce qu'on voyait de l'extérieur, c'était des feuilles vertes jaunies par le soleil et qui pleuraient sur la rive.

La chair de Bou

Je suis la chair de Bou² qu'absorbe tout, mes entrailles viennent d'ailleurs.
Chaque atome de sang vient des images que je bouffe, des musiques que j'avale et des expériences que je dévore.

Je dessine, j'écris et je peins les images qui circulent, je me réapproprie les cultures pop mondialisées et les réinjecte dans mes récits.
Toutes mes productions me racontent.

J'applique mes couleurs avec l'outil pot de peinture.
Elles sont douces, vert-peau-d'alien-claire, bleu-chirurgical, jaune-été et rose-langue.
Ma ligne tremble et dégouline.
Mes peintures/dessins sont des images.
Je dessine/peins sur ce que je trouve.

J'improvise.

J'écris les mots les uns après les autres, mes phrases transpirent des images.
Mes textes sont courts et caloriques.

L'objet de mon travail pourrait être:
La mise en fiction continue de mes expériences.

Cette fiction s'appelle Cosmic Studios, c'est la maison d'édition que je monte.
Elle raconte les vies de Cosmic City et de toustes ceuls qui y vivent.

Alors appelez-moi Bistor, Robert Sanders, Geneviève Burning, Zabon, Jack Torrance, Lazuli, Lilith, Victor Hamonic, Moon, Isley, L'Inspecteur, Aurore ou Lola Bunny.
Tout ça c'est moi, c'est mes entrailles.
Elles viennent d'ailleurs.

Jack Torrance

²Personnage de la série Dragon Ball Z qui absorbe ses ennemis pour acquérir leurs pouvoirs

En revenant du Netto

Le jour devenait bleu et j'avais vingt-neuf balles de courses dans les mains. Avec cent-vingt balles de courses par mois plus le loyer à trois-cent-quinze, il me restait cent-soixante euros de RSA à répartir dans du matos, des bouquins et des tickets de bus. Je regardais sur mes pompes les reflets de la fin du ciel. Les plantes étaient sombres et devant moi flambaient les éclairages de la boulangerie. Je visualisais le contenu de mon porte-monnaie, et mentalement je faisais l'appoint pour une croquise pas trop cuite à un euro quinze, en essayant de refourguer un maximum de pièces rouges. J'ai posé les sacs Netto à mes pieds et sur mes mains des crevasses rouges-violettes se résorbaient délicatement, je les regardais et lentement tentais de former des poings.


Y'avait la queue jusqu'à dehors, pour passer le temps je me regardais dans la vitrine. Je me disais "ça va hein, bogoss un peu", j'aimais bien mon style, les reflets sombres des vitrines me donnaient toujours l'impression de voir le monde en mieux. C'est comme si la vitre gardait dans sa maigre transparence une tempête de mondes meilleurs. Même ma vieille veste défraîchie en croûte de porc semblait pleine d'une vie nouvelle. Dans le beau monde de la vitre, mes sacs contenaient une belle diversité de fruits et de légumes, et tout un tas de petites merdes bio. Mes achats tournaient toujours autour des même produits, le paquet de gâteaux au chocolat que je digère mal, les trois courgettes, les cinq-cent grammes de poireaux prélavés dans un sac plastique, les bananes pour le côté "dessert healthy", le kilo de macaronis, le pesto rosso, les deux paquets de chips, le fromage et les oeufs. Des fois je me dis que ça fait pitié comment je mange, mais ça ne dure jamais très longtemps.


Je me suis détourné des mondes meilleurs pour regarder un père et sa fille choisir leurs pâtisseries, blotti·es dans la chaleur jaune-orange de la boulangerie. Je me souviens quand j'étais tout petit avec mon frère on attendait mon père dans la voiture pendant qu'il allait chercher du pain, c'était la seule boulangerie de Saint-Malon, derrière l'église. Ça caillait et à chaque fois que Papa sortait de la merco y'en a un qui faisait le guet et l'autre qui fourrait sa main dans la portière pour chourrave des M&M'S. Quand il revenait dans la voiture il déposait le pain sur les genoux de Léo et froush froush froush se réchauffait les mains. Avant de redémarrer la voiture il nous montrait des grosses personnes sortir de la boulangerie avec des pâtisseries et tout et c'est un truc qui le dégoûtait, il mimait la graisse coulant sur les doigts et il disait qu'après ça va bouffer des chips devant la télé. Moi je savais pas quoi dire, j'avais les poings enfoncés dans mes poches, les colorants bleus, verts et rouges des M&M'S flaquaient entre mes doigts et sur mes lignes de la main. Une sorcière aurait pu débouler et m'ouvrir les poings pour lire mon avenir, et sûr qu'elle m'aurait prédit une noyade dans une rivière de gras. Finir gros était la pire chose qui aurait pu m'arriver, et quand je me faisais des paquets de bonbecs tout seul, caché dans un coin du jardin pour que personne m'en pique, je ne pouvais pas m'empêcher de me mettre à pleurer. Me voir me cacher comme un gros bébé à sa maman, s'empiffrant de graisse de porc avec les mains qui collent, pleines de sucre, bah ça me foutait les boules et j'avais honte d'exister, à ça t'ajoutes les joues rouges et dodues, luisantes de larmes séchées, le bout de la manche trempé de bave et de morve, et bien sûr, l'air minable d'être qu'un gros ptit gars qu'a comme seul ami un chien qui sera piqué dans un an ou deux parce qu'il mange rien d'autre que son caca.

Mes grosses joues, je pouvais plus les voir en photo sans qu'une tornade de haine, de pitié et de profonde détresse ne ravage mon bide. Qu'il s'agisse de mon visage de gros gamin heureux avec un paquet de chips, ou enlassant mon chien avec mon t-shirt Mickey de merde, ou assis dans l'herbe, les genoux dodus et tirant la gueule, ou encore pire en mangeant une tartine de nutella avec une putain de couronne de roi des gros sur le front. Toutes ces photos, rien que d'y penser, me faisaient bouillir de chagrin.


Je phasais les yeux dans le vide, mes deux sacs s'étaient affaissées, puis revenant à moi je les ai empoigné et j'ai avancé d'un pas. Le bleu était maintenant comme dix mètres sous l'eau, les lumières de la ville s'activaient comme des milliers de cicatrices phosphorescentes. Mon double de vitre avait disparu et dans la boulangerie la gamine et son père passaient à la caisse, elle balançait son sac de pâtisseries et sautait partout dans son blouson violet. Le papa semblait heureux de faire plaisir à sa fille. Iels sont sortis sans jamais se quitter des yeux et se sont évanoui·es dans les abysses.

 

Jack Torrance

Je veux

Je veux être l'oreiller qui reçoit tes larmes et la couette que tu mâches et les draps que tu tords et les ongles que tu ronges et le salé des larmes sur tes lèvres et les murs qui t'écoutent et les atomes qui t'enveloppent et le rouge dans tes yeux pleins d'eau et l'eau sur tes yeux rouges et tes regards dans tes yeux et ton désir de ne plus vouloir et ta faiblesse de ne pas pouvoir pour être le souffle qui gonfle ton corps et le soleil qui te chauffe et le ciel qui t'absorbe et l'air qui t'épouse et les fesses que tu mates et la chaleur de ton sexe et le fracas de ta joie et les rires de ta nièce et les amiEs que tu aimes et les jours que tu danses et les nuits qui t'embrassent.

 

Jack Torrance

Fusées

Novembre 2019:
"Le reflet du néon de la bibliothèque cachait 🌞🌞🌞 3 soleils"

"Le reflet noir des vitrines traquait Camille comme d'innombrables vautours sinistres."

"Je l'ai rejoint, l'eau avait quitté le tarmac pour le soleil. Le parking était opaque d'automobiles. Il se trouvait dans l'espace convivialité du supermarché. Le directeur est un passionné d'Amazonie, des plantes grasses traînaient dans l'espace et chaque chaise portait le nom d'une tribu. J'enviais les caissières à travers les murs, je les voyais mollement travailler et discuter avec les clients. Je considérais Thomas en train de ranger ses jeux, son jean usé par ses talons, sa veste en simili cuir duquel dépassait les manches effilochées de son sweat. Je l'ai suivi jusqu'au coffre, y'avait dans sa marche la détresse inconsciente des classes moyennes, je lui aurais bien mis mon poing dans sa gueule. Et puis nous sommes rentrés."

"J'étais planté dans une flaque d'eau. Dedans y'avait un coton de tige gonflé et ma gueule en mieux. Autour y'avait du jeune goudron, d'un noir frais et aux légères teintes bleues."



Décembre 2019: 
"À la veille des fêtes, les gosses tiraient à la carabine sur leurs idoles. Les néons coulaient au sol formant par endroits des flaques lumineuses multicolores."

"La ville était devenue une flaque d'eau infinie dans laquelle des lumières voltigeaient par intermittence. D'un balaiement de main une femme au sourire rempli de dents surgie dans sa vie, elle portait des haltères creuses et flottait dans la pluie."

"Elle traversa le fleuve des choses d'une démarche précise, presque agressive. Des plis érotiques se formaient entre ses fesses et ses cuisses, sur son vêtement gris mobile. Elle tourna son regard vers des miroirs précaires du centre commercial et séduit son reflet qui déformait vaguement son corps chétif. Son reflet croisa le regard d'un homme qui la suivait et disparue, du noir cernait ses yeux. Iels flottèrent jusqu'à l'embouchure de la cité électrique pour s'évanouir dans une plaie d'asphalte."

"Le voisin du dessous se retrouve dans un désert de pierres, il est allongé sur le sol et le lèche comme un chien. Parfois des grondements satisfaits sortent de son corps. Lilith le regarde, la caméra écrase les deux personnages."

"Lilith ne veut pas rentrer chez elle, elle ne veut pas allumer les éclairages froids de son appartement. Elle reste sous la pluie à circuiter la ville, les lumières brûlent au ras des flaques, des teintes multicolores cernent les trottoirs profonds.
Elle s'invite dans un taxi avec Donna Summer qui l'intimide, elle est grande, belle et semble friquée. Dans un demi sommeil elle chante à Lilith une chanson sensuelle, elle enfonce sa tête dans le siège et commence Ooooo it's so good it's so good it's sooooo good. Elle marque un temps, Lilith serre ses doigts et entrouvre la bouche. I feel loooooooove ! Donna Summer crispe la banquette, plante ses ongles et sourie de plaisir, elle chante pour Lilith qui trouve en elle une étoile sans lumière."



Janvier 2020:
"À la fin de la séance, Victor Hamonic s'élança du haut de la salle en foulées légères comme s'il n'avait jamais été malheureux de sa vie. Il lançait aux spectateurs des sourires francs et malicieux, puis il vint tourbillonner sur l'estrade. Il salua l'équipe technique et souffla un cœur à Gena Rowlands, l'actrice principale de son film. Il est pour beaucoup un été invincible, et ses œuvres témoignent d'une seule vérité: la vie c'est super."

"Sun Ra n'était plus qu'une pile de vêtements bon marché étalée sur le boulevard. Au moment où les flics l'ont vu flirter le trottoir, z'ont flingué le bonhomme. Ça faisait quelques jours que des caisses calcinées sortaient de sa bouche comme des nouveaux nés."

"Je regardais à travers les rideaux légers et la vitre les voitures immobiles, attendant au feu comme des veaux prêts à se faire zigouiller. Quelques lumières s'accrochaient à leur carcasse, des baisers délicieux rouges verts et bleus. Ces voitures portaient des soirées de confidences, des hommes cherchant des femmes et un visage cerné d'une avalanche brune. Elles vrombissaient de chansons entraînantes, suintant le sexe et l'effroi des vies presque jeunes."

"Tout le long des 100 mètres se trainait un très long humain. Il lui sortait des centaines de têtes, et plus de bras, ses jambes grouillaient sur le dur molles mais énergiques. Il glissait au creux des rues comme un glaire dévalant la gorge, puis s'est évanouit dans la buée des automobiles silencieuses."

"La fillette tirait à balles réelles sur son illustration prédessinée, des rayons jaunes traversaient les lignes noires brutales. Ses gestes reliaient le sujet et les marges, l'illustration et son support, le récit et l'endroit du récit, elle n'en savait rien mais ses gestes sur un même plan la fiction et la réalité. Son énergie niait toute binarité, il n'était plus question d'établir une distinction entre le sujet et son contexte, mais de tout habiter avec passion."

Jack Torrance

Neptune

C’est d’abord une route infinie, une ligne de goudron qui relie notre ville au reste de l’île. Sa surface est irrégulière, comme si la goudronneuse avait coulée la route le pied au plancher. Elle s’enfonce dans les marais du sud de Suburbia sur 40km, et dans le bout, c’est Neptune. Elle est accessible à marée basse et s’inonde quand il pleut. Quelques chemins se faufilent encore le long de la ligne d’asphalte. Dans les marais il y a des bruits, des oiseaux et des ermites qui avaient leur baraque ici bien avant que Neptune n’apparaisse comme une maladie. J’y perçois parfois de faibles lumières perdues dans la nuit. En bas de chez moi il y a un canal artificiel qui pompe l’eau des marais, traverse la ville et se jette près de la plage.  Tout le long des aménagements ont été construits pour en faire des lieux de convivialité. Les habitantes habitants de Neptune s’y promènent et donnent à manger aux canards.

Neptune s’est érigée sur l’ancien village du coin, des promoteurs immobiliers se sont arrangés pour pouvoir acheter ces terres et étendre Cosmic City sur Suburbia. Le béton s’est vautré sur le marais et les immeubles ont poussé comme des idées noires. À Cosmic City, l’angoisse traîne entre les buildings et s’écrase dans ses citoyennes citoyens, qui matent leur reflet dans les caniveaux. Là-bas il paraît que les nuages contiennent une eau noire qui s’abat sur la ville en nuée de cadavres invincibles. Neptune a été une alternative car elle promettait un accès immédiat au soleil et à l’oxygène. Ma mère s’est installée ici avec moi. Je suis une enfant de Neptune, mes souvenirs de Cosmic City sont quelques photos éparpillées dans l’appartement. La vie ici a été agréable, il y avait des fleurs et des gens faisaient la fête. Je m’amusais avec mes amies amis à l’école. Ma mère et moi regardions parfois le ciel des journées entières, elle semblait récupérer un peu de son existence. Elle économisait depuis des années en espérant avoir une place à Neptune, elle ne voulait pas que je naisse dans la précarité humide de Cosmic City. Elle s’est séparée de mon père avant de partir, et a démarrée une nouvelle vie ici. Je me souviens quelques soirs, elle se maquillait puis pleurait jusqu’à s’endormir dans ses draps. Ses yeux traînaient toujours par terre, si bien que je ne me rappelle plus leur couleur. De la plage on voyait Cosmic City, il y avait tellement d’immeubles que l’île me paraissait n’être qu’un long pavé de bitume. Le sable brûlait, tout le monde se dévoilait et il y avait des serviettes de toutes les couleurs. Avec ma bande de copaines nous allions détruire les châteaux de sable au chevet du soleil. Nous vivions dans l’utopie que Cosmic City nous avait programmé. Tous les soirs ma mère me racontait une histoire que cachaient les reliefs inaccessibles de Suburbia, et nous rêvions par la fenêtre de la cuisine. La ville tourbillonnait de festivités, de magasins, d’étoiles sur les façades, de garçons et de femmes séduisants séduisantes. Le soir les rues s’illuminaient de néons, de luminaires multicolores et de musiques entrainantes. Je commençais à sortir seule avec ma bande de copaines. Nous sortions aux beaux jours nous enivrer pour oublier le béton que nos danses écrasaient. 

Puis il y a eu les travaux d’extension de la ville. Neptune faisait beaucoup d’envieuses envieux à Cosmic City, et beaucoup souhaitaient intégrer nos immeubles. Le béton bouffait davantage les marais et les fondations du futur débutaient. Les habitantes habitants de Suburbia enrageaient déjà lorsque Cosmic City avait bitumé leur marais pour y bâtir Neptune. Cette ville était déjà pour elleux une tumeur, et son agrandissement signait un cancer généralisé. Des terroristes de Suburbia se sont fondus dans une bande invincible pour foudroyer Neptune.

L’assaut sur Neptune a débuté sous le regard vaporeux de la lune. Il y eut d’abord quelques explosions à travers la ville. La mairie a pris un coup, le commissariat, le centre des finances et des magasins de luxe. Puis des sirènes ont retenti dans la ville, des cris lointains, le son des voisins agités qui claquent des portes et courent dans tous les sens. Des verres se sont brisés dans la rue, j’ai entendu des voitures hurler. Ma mère m’interdisait de m’approcher des fenêtres, je ne pouvais qu’imaginer à quoi correspondaient les bruits de la ville. Des moteurs vibraient l’appartement. J’étais plongée de terreur dans mon cocon précaire. Des cris, des choses qui en percutaient d’autres, des pas lourds dans la rue. Des fumées rentraient par la fenêtre et me serraient dans leurs bras, pour me réconforter. Le dos de ma mère se gonflait de cendres à rythme irrégulier, elle ne se retournait jamais. Son ombre scindait le salon, plein d’une lumière orange et tamisée par la fumée. La fenêtre où était postée sa silhouette courbée semblait noire de feu. Puis elle l’a fermé et m’a serré dans ses bras, derrière son corps des lumières dansaient au plafond. Nous sommes parties dans sa chambre et avons dormies ensemble. Cette nuit tout ce que représentait Neptune s’est évaporé dans des flammes éclatantes de passions.
 
Le lendemain la ville était froide, le soleil se marrait et des bruits résonnaient sur nos fenêtres. L’appartement était bleu, presque blanc. Ma mère dormait toujours, je me suis levée et lui ai écrit un mot avant de partir explorer les rues de Neptune. La ville était sale et dévastée comme les rêves d’un jeune adulte, je longeais les murs bleutés par la destruction. Des garçons cassaient les rétroviseurs de voitures insignifiantes, puis rigolaient. De légers tissus flottaient le long des éclairages publics. Je glissais entre des pavés pour atteindre le centre-ville, l’esplanade pourpre. Il s’agit d’une grande place d’un rose profond, au centre se trouvait un énorme rocher pourpre décoré de fleurs, et au bout gisait la mairie éventrée. Des voitures calcinées étaient empilées sur la place, arrosées par des fontaines automatiques. Au loin des corps parsemaient les allées, je fus pris d’une bouffée de chaleur. Je me mis contre un mur et rebroussais chemin, j’observais les immeubles et kiosques détruits autour de la place. Ma tête était remplie de mousse expansive. Sur l’un des murs le gang terroriste avait signé à la bombe Narodnaïa Volia Suburbia comme une sommation. Je marchais au même rythme que mon reflet noirci par les vitrines. Je me suis considérée un instant dans un miroir explosé, toute éparpillée dans une ville en morceaux. 

J’ai quitté la place et suis retombée sur la bande de garçons qui serpentaient sur l’avenue, ils se sont arrêtés pour m’observer et je me suis enfuie. Je voulais rentrer serrer ma mère dans mes bras tandis que je me perdais dans les entrailles de Neptune. Il faisait froid et dans les rues étroites, des flaques d’eau reflétaient le ciel pâle sans nuage de la ville. Quelques rats se promenaient le long de commerces éteints. Des morceaux de papiers humides jonchaient le sol formant à quelques endroits des pâtes dégoutantes. Je ne respirais que par la bouche, et lançait derrière moi quelques regards furtifs. J’ai retrouvé le canal et l’ai longé vers mon quartier. Des objets en plastique dérivaient sur l’eau, prêts à s’évanouir dans l’océan. Neptune n’avait jamais été aussi sale, et j’eus l’impression de la rencontrer pour la première fois. Toutes ces aspérités qu’elle maquillait ont jaillies au lendemain d’un jour d’émeute. Je marchais, balançant mon regard entre mes pieds et ma ville. Un sentiment de détresse profonde gonfla mon corps et je me mis à courir. J’ai atteint les rues de mon quartier, puis monté les escaliers de mon immeuble et j’ai retrouvé ma mère pour pleurer avec elle. 

Les travaux se sont arrêtés et Cosmic City a laissée Neptune gisante dans ses cendres. Des initiatives citoyennes ont permis la reconstruction de la ville et la fabrication d’une grande muraille pour se protéger d’éventuelles attaques. Je voyais depuis chez moi cette enceinte sinistre se monter pour peu à peu nous dominer. J’ai pensé à m’en aller mais les autorités nous l’interdisaient, nous tournions en rond dans la carcasse d’un paradis. Chaque architecture que nous croisions portait en elle l’aridité vicieuse du mensonge. La convivialité des commerces nous paraissait à toustes cynique. Nos visages se sont taris et nous errions entre nos activités comme des seigneurs vaincus. Ma mère a commencée à perdre ses cheveux et tremblait à l’heure du dîner. L’atmosphère était lourde et le soleil du printemps nous asphyxiait. Des sympathisantes sympathisants du groupe terroriste ont formé une  milice populaire, mettant la pression sur les autorités locales. Je ne voyais plus personne et restais la plupart de mon temps dans l’appartement à m’occuper de ma mère. Des bruits de moteurs déboulaient entre les immeubles et se fracassaient sur les enceintes de la ville. Nos fenêtres tremblaient. Rapidement Neptune a été repris aux forces de l’ordre. Aujourd’hui Neptune est une ville indépendante misérable semi reconstruite qui a ouvert le commerce avec Suburbia et Cosmic City. J’y vis seule dans l’appartement de ma mère, le canal coule toujours en bas de chez moi et je travaille sur le port.

Le port est l’un des monuments intacts de la ville. Il est l’œuvre d’un sculpteur, Ken Price, qui lui a donné l’allure d’un chewing-gum, schmack schmack qu’on fait quand on le voit, il est d’un vert pâle brillant. Des lumières roses l’illuminent lorsque je me rends au travail, dans un hangar monstrueux où toutes les marchandises se ressemblent, emballées dans des cartons identiques.  Je me promène sur la plage avant d’embaucher, j’observe la lune émerger et regarde Cosmic City lentement se découper dans un halo de lumières artificielles.


Jack Torrance

Le Boss de Cosmic Studios

"BADABOUM, c’est ce qu’il y a d’écrit sur les phalanges du boss de Cosmic Studios. C’est un mot en huit lettres, alors ça passe nickel quand il assemble ses poings côte à côte. Il zone toujours avec son rouge à lèvres noir, ses ongles crasseux et ses cernes, longues comme les jambes d’un top model. Y’a ses pompes qui chouinent parce que dehors il pleut. C’est des pompes en cuir, elles sont belles, il les cire tous les matins avant de venir au boulot. Elles rayonnent à ses pieds, et tourbillonnent sur scène comme s’il n’y avait jamais eu qu’elles de vivantes. Elles affichent un large sourire s’élevant de leur tutu coloré de paillettes roses et blanches et s’envolent sur le fracas des mains. Elles percent le plafond de l’opéra et reviennent porter le boss. Elles se fichent pas mal de ses chaussettes sales et dépareillées, de son froc moite qui bave sur leur chevelure et de son éternel T-shirt noir aux auréoles furtives. C’est un nobody à l’origine le boss, il était en France et a fait des petites écoles d’art où les étudiant.e.s n’ont aucune ambition, on lui a donné son diplôme avec un dix et des insultes. À chaque fois qu’il croisait un clochard dans la rue c’est comme s’il frôlait sa destinée. Voir le pire dans son avenir était sa façon d’être optimiste. Je le regardais de loin n’aboutir à rien d’autre que des sandwichs, tordu sur son écran et à rigoler la bouche pleine. 

 
Un jour qu’il trainait son corps dans la campagne, une faille d’un noir profond lui est apparu, il est passé à travers et s’est retrouvé à Cosmic City. C’était quelqu’un de perdu, on le savait, mais quand il nous a sorti qu’il était passé dans un autre monde, qu’il avait croisé des gens dans une métropole terrible, qu’il en était revenu et qu’il souhaitait y vivre, on lui a gentiment conseillé d’aller voir un toubib. Un bobo la tête. Il ne nous a pas écouté et il est parti à la recherche de ces failles lui permettant d’accéder à Cosmic City. Lui qui passait son temps à trainer ses grolles et à ouvrir le frigo, il s’est retrouvé en pleine possession de lui-même, il s’est acheté les belles chaussures et s’est lancé dans son business : Cosmic Studios.

 
Je ne sais pas comment il s’est démerdé mais il a réussi à choper un gros loft à Cosmic City, qu’il a nommé Cosmic Studios. Y’a de quoi faire des films, peindre, danser, jouer de la musique, arroser des fleurs, boire des coups, chanter, écrire. Le boss y’a que ça qui l’excite, faire des trucs. Alors il y a plein de monde qui passent à Cosmic Studios, tous les intellos-artistes undergrounds, des étudiants à la con, des criminels, des poètes, des grands perdus et les flics. Tout le monde vient pour bosser ou discuter, ça s’arrête jamais. Le boss là-dedans c’est un peu le producteur, il accompagne tout le monde et fait en sorte que les gens se rencontrent. Et puis le loft lui permet d’organiser des projections, composer des expositions et mettre en place des concerts. Les temps de production et de publications fondent pour devenir un magma informe. Cosmic Studios, au-delà du loft, c’est un genre de collectif à dimensions variables, mais y’a toujours l’ombre du boss dans le coin. Si les artistes ne sont pas assez fermes sur leurs positions, il trouvera toujours une faille pour s’approprier un taff et faire grandir la marque Cosmic Studios. Y’en a qui ne supportent pas ça.


Globalement le boss il est bien entouré, c’est un peu la star à Cosmic City. Un gars qui vient d’un autre monde pour faire de l’art c’est un truc quand même. Alors il fait masse d’interviews, il raconte à quoi ressemble notre monde, quelle était sa vie avant d’arriver à Cosmic City, pour sûr il doit raconter des bons gros bobards. Et puis ça déchaîne les passions, t’as autant de cougars qui viennent se liquéfier au loft que des branleurs qui l’agressent dans la rue. Y’a des hallucinés qui le prennent pour un messie, ils ont même ouvert un local avec des portraits du boss, des photos, des affaires personnelles, des fins de chewing-gum et des rognures d’ongles. Malgré tout le boss il garde la tête froide et il est à fond dans son business. Depuis que son affaire roule il organise des expos en dehors de son loft, partout dans la ville et souhaite de plus en plus faire des projets entre Cosmic City et notre monde."


Jack Torrance