Neptune

C’est d’abord une route infinie, une ligne de goudron qui relie notre ville au reste de l’île. Sa surface est irrégulière, comme si la goudronneuse avait coulée la route le pied au plancher. Elle s’enfonce dans les marais du sud de Suburbia sur 40km, et dans le bout, c’est Neptune. Elle est accessible à marée basse et s’inonde quand il pleut. Quelques chemins se faufilent encore le long de la ligne d’asphalte. Dans les marais il y a des bruits, des oiseaux et des ermites qui avaient leur baraque ici bien avant que Neptune n’apparaisse comme une maladie. J’y perçois parfois de faibles lumières perdues dans la nuit. En bas de chez moi il y a un canal artificiel qui pompe l’eau des marais, traverse la ville et se jette près de la plage.  Tout le long des aménagements ont été construits pour en faire des lieux de convivialité. Les habitantes habitants de Neptune s’y promènent et donnent à manger aux canards.

Neptune s’est érigée sur l’ancien village du coin, des promoteurs immobiliers se sont arrangés pour pouvoir acheter ces terres et étendre Cosmic City sur Suburbia. Le béton s’est vautré sur le marais et les immeubles ont poussé comme des idées noires. À Cosmic City, l’angoisse traîne entre les buildings et s’écrase dans ses citoyennes citoyens, qui matent leur reflet dans les caniveaux. Là-bas il paraît que les nuages contiennent une eau noire qui s’abat sur la ville en nuée de cadavres invincibles. Neptune a été une alternative car elle promettait un accès immédiat au soleil et à l’oxygène. Ma mère s’est installée ici avec moi. Je suis une enfant de Neptune, mes souvenirs de Cosmic City sont quelques photos éparpillées dans l’appartement. La vie ici a été agréable, il y avait des fleurs et des gens faisaient la fête. Je m’amusais avec mes amies amis à l’école. Ma mère et moi regardions parfois le ciel des journées entières, elle semblait récupérer un peu de son existence. Elle économisait depuis des années en espérant avoir une place à Neptune, elle ne voulait pas que je naisse dans la précarité humide de Cosmic City. Elle s’est séparée de mon père avant de partir, et a démarrée une nouvelle vie ici. Je me souviens quelques soirs, elle se maquillait puis pleurait jusqu’à s’endormir dans ses draps. Ses yeux traînaient toujours par terre, si bien que je ne me rappelle plus leur couleur. De la plage on voyait Cosmic City, il y avait tellement d’immeubles que l’île me paraissait n’être qu’un long pavé de bitume. Le sable brûlait, tout le monde se dévoilait et il y avait des serviettes de toutes les couleurs. Avec ma bande de copaines nous allions détruire les châteaux de sable au chevet du soleil. Nous vivions dans l’utopie que Cosmic City nous avait programmé. Tous les soirs ma mère me racontait une histoire que cachaient les reliefs inaccessibles de Suburbia, et nous rêvions par la fenêtre de la cuisine. La ville tourbillonnait de festivités, de magasins, d’étoiles sur les façades, de garçons et de femmes séduisants séduisantes. Le soir les rues s’illuminaient de néons, de luminaires multicolores et de musiques entrainantes. Je commençais à sortir seule avec ma bande de copaines. Nous sortions aux beaux jours nous enivrer pour oublier le béton que nos danses écrasaient. 

Puis il y a eu les travaux d’extension de la ville. Neptune faisait beaucoup d’envieuses envieux à Cosmic City, et beaucoup souhaitaient intégrer nos immeubles. Le béton bouffait davantage les marais et les fondations du futur débutaient. Les habitantes habitants de Suburbia enrageaient déjà lorsque Cosmic City avait bitumé leur marais pour y bâtir Neptune. Cette ville était déjà pour elleux une tumeur, et son agrandissement signait un cancer généralisé. Des terroristes de Suburbia se sont fondus dans une bande invincible pour foudroyer Neptune.

L’assaut sur Neptune a débuté sous le regard vaporeux de la lune. Il y eut d’abord quelques explosions à travers la ville. La mairie a pris un coup, le commissariat, le centre des finances et des magasins de luxe. Puis des sirènes ont retenti dans la ville, des cris lointains, le son des voisins agités qui claquent des portes et courent dans tous les sens. Des verres se sont brisés dans la rue, j’ai entendu des voitures hurler. Ma mère m’interdisait de m’approcher des fenêtres, je ne pouvais qu’imaginer à quoi correspondaient les bruits de la ville. Des moteurs vibraient l’appartement. J’étais plongée de terreur dans mon cocon précaire. Des cris, des choses qui en percutaient d’autres, des pas lourds dans la rue. Des fumées rentraient par la fenêtre et me serraient dans leurs bras, pour me réconforter. Le dos de ma mère se gonflait de cendres à rythme irrégulier, elle ne se retournait jamais. Son ombre scindait le salon, plein d’une lumière orange et tamisée par la fumée. La fenêtre où était postée sa silhouette courbée semblait noire de feu. Puis elle l’a fermé et m’a serré dans ses bras, derrière son corps des lumières dansaient au plafond. Nous sommes parties dans sa chambre et avons dormies ensemble. Cette nuit tout ce que représentait Neptune s’est évaporé dans des flammes éclatantes de passions.
 
Le lendemain la ville était froide, le soleil se marrait et des bruits résonnaient sur nos fenêtres. L’appartement était bleu, presque blanc. Ma mère dormait toujours, je me suis levée et lui ai écrit un mot avant de partir explorer les rues de Neptune. La ville était sale et dévastée comme les rêves d’un jeune adulte, je longeais les murs bleutés par la destruction. Des garçons cassaient les rétroviseurs de voitures insignifiantes, puis rigolaient. De légers tissus flottaient le long des éclairages publics. Je glissais entre des pavés pour atteindre le centre-ville, l’esplanade pourpre. Il s’agit d’une grande place d’un rose profond, au centre se trouvait un énorme rocher pourpre décoré de fleurs, et au bout gisait la mairie éventrée. Des voitures calcinées étaient empilées sur la place, arrosées par des fontaines automatiques. Au loin des corps parsemaient les allées, je fus pris d’une bouffée de chaleur. Je me mis contre un mur et rebroussais chemin, j’observais les immeubles et kiosques détruits autour de la place. Ma tête était remplie de mousse expansive. Sur l’un des murs le gang terroriste avait signé à la bombe Narodnaïa Volia Suburbia comme une sommation. Je marchais au même rythme que mon reflet noirci par les vitrines. Je me suis considérée un instant dans un miroir explosé, toute éparpillée dans une ville en morceaux. 

J’ai quitté la place et suis retombée sur la bande de garçons qui serpentaient sur l’avenue, ils se sont arrêtés pour m’observer et je me suis enfuie. Je voulais rentrer serrer ma mère dans mes bras tandis que je me perdais dans les entrailles de Neptune. Il faisait froid et dans les rues étroites, des flaques d’eau reflétaient le ciel pâle sans nuage de la ville. Quelques rats se promenaient le long de commerces éteints. Des morceaux de papiers humides jonchaient le sol formant à quelques endroits des pâtes dégoutantes. Je ne respirais que par la bouche, et lançait derrière moi quelques regards furtifs. J’ai retrouvé le canal et l’ai longé vers mon quartier. Des objets en plastique dérivaient sur l’eau, prêts à s’évanouir dans l’océan. Neptune n’avait jamais été aussi sale, et j’eus l’impression de la rencontrer pour la première fois. Toutes ces aspérités qu’elle maquillait ont jaillies au lendemain d’un jour d’émeute. Je marchais, balançant mon regard entre mes pieds et ma ville. Un sentiment de détresse profonde gonfla mon corps et je me mis à courir. J’ai atteint les rues de mon quartier, puis monté les escaliers de mon immeuble et j’ai retrouvé ma mère pour pleurer avec elle. 

Les travaux se sont arrêtés et Cosmic City a laissée Neptune gisante dans ses cendres. Des initiatives citoyennes ont permis la reconstruction de la ville et la fabrication d’une grande muraille pour se protéger d’éventuelles attaques. Je voyais depuis chez moi cette enceinte sinistre se monter pour peu à peu nous dominer. J’ai pensé à m’en aller mais les autorités nous l’interdisaient, nous tournions en rond dans la carcasse d’un paradis. Chaque architecture que nous croisions portait en elle l’aridité vicieuse du mensonge. La convivialité des commerces nous paraissait à toustes cynique. Nos visages se sont taris et nous errions entre nos activités comme des seigneurs vaincus. Ma mère a commencée à perdre ses cheveux et tremblait à l’heure du dîner. L’atmosphère était lourde et le soleil du printemps nous asphyxiait. Des sympathisantes sympathisants du groupe terroriste ont formé une  milice populaire, mettant la pression sur les autorités locales. Je ne voyais plus personne et restais la plupart de mon temps dans l’appartement à m’occuper de ma mère. Des bruits de moteurs déboulaient entre les immeubles et se fracassaient sur les enceintes de la ville. Nos fenêtres tremblaient. Rapidement Neptune a été repris aux forces de l’ordre. Aujourd’hui Neptune est une ville indépendante misérable semi reconstruite qui a ouvert le commerce avec Suburbia et Cosmic City. J’y vis seule dans l’appartement de ma mère, le canal coule toujours en bas de chez moi et je travaille sur le port.

Le port est l’un des monuments intacts de la ville. Il est l’œuvre d’un sculpteur, Ken Price, qui lui a donné l’allure d’un chewing-gum, schmack schmack qu’on fait quand on le voit, il est d’un vert pâle brillant. Des lumières roses l’illuminent lorsque je me rends au travail, dans un hangar monstrueux où toutes les marchandises se ressemblent, emballées dans des cartons identiques.  Je me promène sur la plage avant d’embaucher, j’observe la lune émerger et regarde Cosmic City lentement se découper dans un halo de lumières artificielles.


Jack Torrance