0. L'INSPECTEUR
L’Inspecteur est arrivé un mardi matin. Mardi il pleuvait et j’écoutais les gouttes tomber sur la véranda. Il pleut souvent à Cosmic City, c’est de la pluie noire comme l’avenir, et elle infiltre nos fringues comme une maladie. J’aime bien passer du temps en dessous, à marcher dans le quartier et à regarder les gens courir entre les gouttes. Ils rentrent chez eux, enlèvent leur manteaux, se sèchent les cheveux puis se déchaussent et avancent à pas feutrés jusqu’au tapis moelleux comme le fondant au chocolat de ma mère. Ils s’affairent puis peu à peu se calment et s’assoient dans leur chaise près de la fenêtre pour écouter les gouttes noires de l’avenir tomber sur leur véranda. Et moi je les regarde avec mon visage humide de désir et d’avenir avant de changer de fenêtre et de me retrouver ailleurs encore, un homme seul, une gamine et sa mère, des vieux, une famille nucléaire, personne. Personne ne veut être sous la pluie, alors j’y vais et j’y suis heureux, et j’ai l’impression que tout est à moi, et que je peux faire n’importe quoi et être n’importe qui.
Parfois je m’imagine dans la voiture de l’Inspecteur à foncer dans la ville pour retrouver une crapule et me faire surprendre dans une embuscade, et c’est pas grave parce que je sais me battre et je les mets tous K.O et après je les coffre tous, et je fais tout ça sous la pluie avec de l’avenir plein les doigts. Parfois je m’applique juste à ne pas marcher sur les gouttières cimentées qui cernent les dalles des trottoirs, et je remonte comme ça Phoenix Avenue jusqu’à passer sur Martin Street, une ruelle mignonne qui abrite l’un des rares jardins de la ville. Cosmic City c’est l’une des deux îles de l’Archipel du même nom, la deuxième, beaucoup plus vaste et moins peuplée s’appelle Suburbia, où je suis né. Toute l’activité économique se passe à Cosmic City, c’est une ville sous cachetons, insomniaque, elle a des cernes qui lui tombent jusqu’aux genoux qu’on dirait une robe de styliste à la con. Lorsqu’on est de Suburbia y’a un moment dans la jeunesse où il faut décider si l’on veut y rester et travailler la terre, ou se rendre à Cosmic City pour poncer l’asphalte. J’avais l’ambition des hauts cubes sépulcraux de la ville vers laquelle je me suis tourné. Nous avons tous des cernes sombres qui se balancent sous nos yeux, c’est notre bronzage à nous, la marque des nuages qui nous dominent. Mes études m’ont emmené ici, j’ai fait la Cosmic University of Art, et je travaille pour construire mon succès dans la bande-dessinée. J’ai essayé une fois de participer au tournoi de dessin de la ville mais je me suis fait écraser pendant les qualifications. Le milieu artistique est plutôt violent à Cosmic City, et parfois comme dans ces tournois, il faut littéralement se battre pour vivre de sa pratique.
À Suburbia, j’étais gamin et je dessinais déjà, je passais mon temps dans la véranda de mes parents, assis à la table à regarder le mouvement des fleurs dont je ne connaissais pas le nom. Les fleurs blanches poussaient comme une ceinture d’explosifs, et aux extrémités des dizaines de petits pétales blancs se serraient chaudement dans leurs bras. Il y avait une souche d’arbre embrassée par la mousse des hivers, comme une couverture déposée sur ma nièce assoupie. Une béquille improvisée tenait le frêle arbuste, offrant un vert délicat du bout de ses doigts. Une buée de violettes s’étirait comme un chat au soleil, fondant son orgasme sur le goudron. Les pieds dans le vide et sans vertige, la maison aux oiseaux flottait par-dessus le jardin. Le rire jaune du soleil éclatait l’herbe à travers la fenêtre. Une faune factice et une flore en feu habitaient la jungle-véranda. Un pingouin fumait le cigare à l’ombre d’un bananier, qui dans son pot contenait une pierre que j’avais peint môme. Un hibou hideux sur le bord de fenêtre poussait du pied le bordel de la plage. De l’autre côté un flamand rose, fleur sur le crâne, avait enterré ses pieds près de l’aloé vera.
Partout des grenouilles, avec des cymbales dans la terre, allongées contre le pot à crayons, assises sous la table, ouvrant les bras debout sur le mur, adossées à un arbre et suspendues au plafond. Je dessinais comme un bon dessinateur pacifique, je regardais les fleurs en croyant à ce mensonge qu’est la non-violence.
Et puis je suis arrivé à Cosmic City en laissant quelques amis chez moi. Je vais les revoir et j’ai la sensation qu’ils brillent. Ici la vie est violente pour tout le monde mais je retrouve dans chaque individu une délicatesse — ou une détresse profonde — qui perfore mon armure cynique, pénètre ma chair, glisse sur mes côtes et vient se loger dans mon coeur, au chaud, et je dépose sur eux un sourire doux comme le baiser d’une mère. Ce qu’il y a de plus à craindre à Cosmic City, c’est la ville elle-même, ses hauts cubes de ciments, ses souterrains labyrinthiques, ses nuages noirs, les longues rues, les endroits sombres, les quartiers solennellement conviviaux et ses lois sécuritaires qui alimentent la dépression de ses citoyens. La dépression est la denrée la plus partagée de Cosmic City, et elle s’enferme à double tour dans le corps des habitants, et elle gonfle, gonfle, gonfle et elle mange le corps qui l’enferme qui devient le pantin du désespoir.
J’ai mon atelier sur Phoenix Avenue, j’aime bien le coin, il y a un bois à une poignée de centaines de mètres, en été je vais y dessiner des fleurs, c’est mon exercice du matin. L’atelier s’appelle 444, je le loue avec Robert Sanders, un ami d’enfance qui a mieux réussi que moi. Il est un peu plus âgé et travaille dans le domaine des arts plastiques, c’est le cowboy du monde de l’art, à la fois dans les types d’interventions publiques qu’il propose et dans son allure, il a son canotier, ses lunettes de soleil, le manteau long et ses bottines, tout en noir. C’est une attitude qu’il a gardé de ses années dans le gang terroriste Narodnaïa Volia Suburbia, il s’en est retiré juste avant de terminer ses études. Il n’y a pas si longtemps il a fermé une école d’art expérimentale qu’il avait créé à Suburbia, et pour la cérémonie de clôture il avait organisé un drive-in devant l’établissement en feu. Et puis il a gagné le Tournoi d’Art contemporain de Cosmic City, qu’il a incendié d’une lettre ouverte après avoir reçu son prix. La dépression cosmique parfume mon quotidien, si bien que mon énergie se noie volontiers dans mes cernes. Je peux toujours m’appuyer sur Robert quand je suis drainé par les contre-courants, avec lui mes jambes s’allongent de 15 mètres tellement sa joie créative est communicative.
Mardi matin mes jambes étaient minuscules, frigorifiées par l’avenir qui tombait du ciel. Je gribouillais désespérément des portraits de personnages, et j’avais juste envie que la ligne de ma plume anéantisse le monde et me délivre du fardeau que devenait mon corps incapable d’allonger seul ses putains de jambes. J’étais loin dans ma chaise quand des narines m’ont absorbé. C’était celles de l’Inspecteur, j’ai reconnu sa délicatesse à sa manière de ne faire aucun bruit en poussant la lourde porte d’entrée de la véranda. C’est une figure emblématique de Cosmic City. Il a un long nez accroché à des longues cernes, coulantes sur son long visage posé sur son long corps couvert par son long manteau noir. Il passe ses journées dans sa voiture à naviguer entre les longs cubes de Cosmic City. Il traîne chez les bouffeurs de mégots, chez les vermines qui nous dominent, chez les pauvres, les fous, les camés et tout ce qui rampe et bave sur le bitume de la jungle/ville. Il est passé une fois voir une exposition à l’atelier, il a fait son tour et s’en est allé, je l’ai vu traverser la rue comme un spectre et s’évaporer dans l’ombre d’un immeuble brûlant. J’en viens même à douter qu’il soit passé par la porte d’entrée de l’atelier, car il aurait très bien pu surgir d’un courant d’air. Tangible et devant moi :
− Bistor ?
− Oui ?
− Quand avez-vous vu Robert Sanders pour la dernière fois ?
− Il est passé en coup de vent hier dans la matinée, vers 10h je crois.
L’Inspecteur est là pour une enquête, Robert Sanders a disparu. Robert mon ami d’enfance a disparu. Le meilleur artiste de Cosmic City Robert Sanders a disparu. Robert Sanders l’ex-gangster a disparu lundi en pleine journée. Robert a disparu, depuis il pleut.
1. TRISTAN PERRAUD
J’ai raclé au cutter l’encre qui avait séché sur ma plume et me suis levé avec un petit mal de dos. L’inspecteur a quitté mon bureau, on a traversé la véranda d’entrée. Dehors ça chialait toujours, des grosses larmes sur les tôles transparentes. L’atelier de Robert est grand, il doit bien faire deux limousines en longueur et une en largeur. J’ai invité l’Inspecteur à s’assoir sur les sièges au bout de la pièce, on a enjambé des châssis, des morceaux de bois et des livres. Je lui ai apporté un verre d’eau. Il regardait avec attention les oeuvres en cours de Robert.
− Sur quoi il travaille en ce moment ?
qu’il lança, le regard dans l’atelier.
− Je sais pas.
− Et ces objets emballés ?
− Ce sont les tirages du photographe qu’on expose bientôt ici : Tristan Perraud, il fait un voyage dans Le Nouveau Monde.
− Il est ici ?
− Non il est juste passé il y a deux semaines pour nous déposer les négatifs, on a discuté un peu de son voyage et il est reparti.
Mes réponses étaient fragiles comme des assiettes portées à bout de bras, et je m’étonnais de les servir sans qu’aucune ne se fracasse au sol.
− Vous savez où il se trouve ?
Ses questions sont courtes et sa voix est précise.
− Lorsqu’il a disparu il y a deux ans il habitait à Suburbia, je suppose qu’il y est retourné, il a toujours de la famille là-bas. Robert m’a dit l’avoir vu la semaine dernière pour discuter du projet. À la vue du mouvement que provoque sa réapparition, il préfère tenir son lieu d’habitation secret. Et surtout loin de Cosmic City.
Je n’osais pas regarder l’Inspecteur, juste l’eau qui pénétrait son manteau.
− Et cette histoire de Nouveau Monde ? C’est vraiment un coup monté ?
− Non, c’est incroyable, mais non. Et j’espère que la polémique ne va pas trop plomber l’expo.
Une petite flaque s’était formée sous sa chaise.
− C’est plutôt une bonne publicité. Vous avez reçu des menaces à ce sujet ?
− La plupart de nos courriers sont de gens qui n’y croient pas et qui veulent nous le faire savoir, et d’autres souhaitent des renseignements supplémentaires sur Le Nouveau Monde, comment y accéder par exemple.
− Et vous avez des renseignements supplémentaires ?
− Oui, alors… C’est… D’après Tristan, pour accéder au Nouveau Monde, il faudrait passer à travers des portails qui nous y connecteraient.
L’Inspecteur m’observait et son nez semblait s’étendre jusqu’à percer mon thorax.
− Tristan appelle ça des failles, j’ai continué, des failles transfictionnelles.
− Transfictionnelles ?
− Oui, alors, Tristan n’a jamais cru au concept de réalité. Arguant que les valeurs qui ont construit le monde social sont des fictions, et donc que le monde, Cosmic City, est une fiction. D’où le nom failles transfictionnelles, qui permettent de voyager entre les fictions.
L’Inspecteur n’a rien répondu et son nez venait de traverser ma colonne vertébrale. J’ai regardé le vague, je me suis levé et me suis dirigé vers les photographies de Tristan, j’en ai découvert une. Le tirage m’arrivait jusqu’à la taille. La photo a été prise sur un littoral, on y voyait des pierres caressées par l’eau, et au centre, scindant l’image en deux, une faille polygonale d’un noir profond, comme si quelqu’un avait tranché un bout de réalité et que derrière ne se trouvait rien d’autre qu’un ciel sans étoile.
− Voilà, que je lui ai dit. Tristan les cherche, il est passé à travers celle-ci après l’avoir photographié.
− Et où a-t-il trouvé celle qui l’a téléportée dans le Nouveau Monde ?
− Dans la forêt de Cerrone.
− Cerrone ?
− Oui. Je me suis arrêté, puis j’ai changé de sujet, et quel rapport ça a à voir avec la disparition de Robert ?
− Je ne sais pas encore. Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal les jours qui ont précédés sa disparition ?
− Mmm, si, Robert m’a fait remarquer qu’à chacune de ses sorties il croisait Donna Summer au coin de la rue. Ça devait le tracasser un peu parce qu’il n’est pas du genre à me raconter tout ce qui lui arrive.
− Donna Summer ?
− C’est une artiste, la favorite du 9è Tournoi d’Art de la ville de Cosmic City. Robert l’a battu en demi-finale. Elle est très rancunière et traîne avec les Cosmik Debris. Robert ayant fait partie du gang adverse, s’il s’agit d’un enlèvement il y a moyen qu’ils soient impliqués. N’importe qui s’intéressant un peu à l’art sur Cosmic City sait que Robert a un passif dans le plus gros gang de Suburbia.
L’Inspecteur s’est arrêté un temps et la pluie continuait à faire son affaire. Il a fixé les fenêtres ruisselantes comme une statue. Je sentais qu’il se passait des choses là-dedans, que les informations s’emboitaient. Moi je pensais à Robert, à la pendaison de crémaillère du 444, Betty Boom, une des membres du gang, était invitée à faire un burn circulaire devant l’entrée de la salle d’expo. Des mauvaises herbes ont poussées depuis, mais la ligne est toujours visible. Betty a été impressionnante ce soir là, elle a une maîtrise absolue de son véhicule et la ligne qu’elle a faite au sol est l’une des plus belles que j’ai pu voir. Rien ne me procure plus de plaisir qu’une belle ligne. Robert garde des relations régulières avec les membres de Narodnaïa Volia Suburbia. L’Inspecteur s’est levé.
− Très bien, allons voir Donna.
L’Inspecteur s’est levé et sa présence m’a écrasé.
− Moi aussi ?
− Tu es celui qui connaît le mieux Robert Sanders à Cosmic City.
Je n’ai pas vraiment insisté pour rester à l’atelier. L’idée même d’assister l’Inspecteur pour une mission ne m’était jamais passée par la tête. Je suis allé prendre mon manteau, celui qui ne tient pas trop la pluie mais que je trouve super beau. Nous avons traversé la cour intérieure, avons marché sur le burn de Betty et j’ai salué le concierge comme un gentleman cambrioleur.
2. DONNA SUMMER
Nous étions dans la longue voiture de l’Inspecteur, elle grondait comme un nuage et glissait entre les rues. Nous roulions sur l’épaisseur fine de l’eau s’abattant sur la ville, elle se déchirait avec tendresse sous nos roues. Je regardais les conducteurs solitaires se mettre les doigts dans le nez, rigoler à la radio et parler sans bruit. Les lumières roses, jaunes, bleues et vertes de la ville enveloppaient ses citoyens. Elles arrivaient de restaurants, de banques, de magasins de vêtements et de vendeurs de babioles ambulants. Il pleuvait et les lumières se diffusaient partout dans nos existences. Elles dévalaient sur les moindres parcelles d’humidité qui inondaient la ville. Je ne voyais pas le haut des immeubles, qui s’évanouissaient dans les vitres teintées de l’Inspecteur.
Le quartier de Donna Summer est un ensemble d’habitations de plein pied qui se ressemblent toutes. Elle vit sur la côte ouest de Cosmic City, c’est le coin des flambeurs, les gens se la racontent ici. Trois gamins à vélo se tenaient sur leur roue arrière et nous toisaient comme des adversaires. L’Inspecteur s’est garé devant la résidence de Donna, qui était aussi nette et bien entretenue qu’une prison.
J’étais à peine sorti de la voiture que l’eau avait déjà pénétrée mon manteau. Nous avons frappé à la porte et considérions le jardin côté rue de sa baraque, fraîchement raturé par le passage d’une moto. Donna nous a entrouvert la porte, en sueur :
− C’est pour quoi ?
− Bonjour, nous avons quelques questions à vous poser concernant la disparition de Robert Sanders, pouvons-nous-entrer ?
Les paroles directes de l’Inspecteur me donnaient la chair de poule.
Donna a hésité un moment, a regardé la pluie et nous a ouvert la porte. Donna m’intimide, elle a une carrure qui défie celle de l’Inspecteur, elle est grande et ses muscles sont secs. Ses cheveux sont longs, noirs et bouclés, ils étaient attachés quand elle nous a ouvert la porte. Quelques-uns lui restaient sur la nuque, pas assez long pour se faire mordre par sa pince. Son débardeur était comme une plume sur son épaule, qui se détachait légèrement de sa peau pour atteindre ses seins délicats. La lumière tamisée des jours de pluie appliquait une réflexion crémeuse sur sa poitrine. Notre humidité commune m’intimidait davantage, elle était essoufflée et le mouvement de son buste soulignait ses seins par des plis subtils. Alors que j’aimais Donna Summer, l’Inspecteur a continué, sur le palier :
− On vous dérange ?
− Je me mettais au travail.
Donna ferma la porte derrière nous d’un air sévère.
− C’est important.
− Ce n’est rien, je ne suis qu’à l’échauffement. Déposez vos manteaux ici.
J’ai déposé mon épave sur le dos de la chaise que ses longs doigts désignaient, l’Inspecteur a gardé le sien, ça lui fait un style. Donna nous menait à son atelier, sa sueur divine se mélangeait à celle du salon que nous avons traversé. L’endroit était très sombre malgré les deux baies vitrées d’un côté et de l’autre de la pièce. Les rideaux étaient bleus marines et faisaient flotter tous les objets sur lesquels se posait la lumière. Il y avait un tapis jaune avec un croissant noir dessus, et par-dessus encore, à côté d’une bouteille vide, une main lourde précédait un bras qui continuait jusque sous une couverture posée sur le canapé. Des sons gras s’en dégageaient. L’Inspecteur a demandé à qui appartenait ces grognements, Donna a répondu sèchement qu’il s’agissait d’un ami. Nous avons ensuite traversé son atelier pour s’installer dans une petite salle, sa « salle d’échauffement » comme elle dit. Je croyais y trouver du papier, des plaques de bois ou du fer. Un banc de musculation au centre de la pièce, les poids des haltères étaient remplacés par des bustes en bronze. Je suppose que tous les matins elle s’y installe et soulève l’histoire de l’art. En nous pointant deux tabourets, ses ongles nous ont dit :
− Asseyez-vous là.
− Vous êtes une amie de Robert ?
− Non.
− Vous êtes au courant de sa disparition ?
− Je l’ai entendu à la radio.
− Nous pensons que vous êtes impliquée dans cette affaire. Il semble que vous travaillez une rancoeur envers Robert Sanders depuis le TACC 9, lorsqu’il vous a battu en demi-finale.
− Vous faites fausse route, désolé.
− Pourquoi avez-vous espionné Robert Sanders les jours qui ont précédé sa disparition ?
− Je ne suis pas impliquée dans cet enlèvement, j’ai autre chose à faire que de m’occuper de Robert, vraiment.
− Nous supposons que Cosmik Debris aurait pu faire le coup, qu’en dites-vous ?
− C’est possible.
− C’est possible ? Vous avez votre permis Madame Summer ?
− Non, et je ne vois pas le rapport.
− Des empreintes lourdes cisaillent votre jardin, des traces fraîches du passage d’une moto. Nous savons que vous avez de bonnes relations avec Cosmik Debris, vous avez joué un rôle dans cet enlèvement, je veux savoir lequel et le nom des personnes impliquées.
Donna était belle, immobile, et écoutait l’Inspecteur les bras croisés. Je me suis demandé par où il fallait fuir si l’Inspecteur qui maîtriserait son attaque, puis il me dirait « Va-t-en par la fenêtre ! » et je m’en irais par la fenêtre jusqu’à sa voiture. Je le verrais vingt secondes après moi emprunter la même sortie, ouvrir la voiture et partir en laissant un burn devant la résidence de Donna Summer.
− Je n’ai rien à voir avec cette affaire, mes relations me concernent et je n’ai aucun compte à vous rendre. Sortez de chez moi.
J’étais en train de regarder des dessins au mur lorsque Donna parlait, et par la porte j’ai vu la couverture remuer et accoucher d’un maigre humain, qui lança dans notre direction un regard furtif qui se dépêcha à s’habiller. J’ai demandé à Donna :
− Qui est l’homme qui est en train de s’enfuir là ?
− Laissez-le il n’a rien à voir avec ça !
D’un bond l’Inspecteur se retrouva dans le salon que nous venions de traverser, je le suivis et grimpions dans sa voiture. Notre suspect était en moto et avait démarré en burn juste avant qu’on en fasse un deuxième devant la résidence de Donna Summer.
3. COSMIK DEBRIS
La voiture bourdonnait et je parvenais à peine à mettre ma ceinture de sécurité. Mes doigts tremblaient, ou plutôt mes yeux tremblaient, et le monde avec. Mon coeur faisait trop de bruit pour me concentrer sur le fugitif. Cosmic City s’était transformé en lignes, tantôt franches, tantôt vibrantes. Et toutes s’explosaient sur ma rétine, j’étais les chiottes dans lesquelles Cosmic city vomissaient ses lignes. Et moi je les gobais et mes paupières étaient plaquées à mes orbites. Les lumières électriques des rues frétillaient à travers les vitres. Je peinais à bouger ma tête plantée dans le siège passager. J’ai cru reconnaître Dirty Boulevard, le quartier flottant et le pont tournant. Il a fallu attendre que l’Inspecteur s’arrête au seuil d’une ruelle trop étroite pour que ma tête revienne. Le fugitif avait pris cette voie, mes yeux étaient braqués sur lui lorsqu’il s’est arrêté et retourné. J’ai suivi son regard jusqu’à la tête de l’Inspecteur, qui avait multiplié son envergure par cinq, des plaques et boutons pullulaient sur son visage, son corps voulait avaler sa tête. C’est comme quand je regarde la télé et qu’il y passe un documentaire sur les boas constrictor, et que ce serpent se met à gober une biche, et qu’il y va lentement mais sûrement comme on dit. Tout son boa de corps avalait sa tête de biche, qui regardait intensément le fugitif.
La ruelle donnait sur une décharge, des entrepôts vides, des préfabriqués et des vieux trucs abandonnés. C’est une ancienne zone industrielle, personne n’a jamais su quoi en faire. Il y a eu des projets pseudo-écologiques pour la réhabiliter en espace de convivialité verte, mais qu’est-ce que tu veux faire dans ce coin, sérieusement ? C’est entre le quartier flottant, la fonderie Acmé, des vestiges de centres commerciaux morts/nés et la mer. Ici c’est le repaire des violeurs, des gangsters et des amoureux infidèles. Je ne voulais pas y mettre les pieds mais l’Inspecteur était déjà en train de faire le tour pour s’y aventurer. Il a garé sa voiture comme un chef cuistot qui te fait voler des galettes dans les airs, avec une adresse téméraire. Puis nous sommes rentrés dans le dédale d’entrepôts en friche, j’ai dû marcher sur deux ou trois capotes en chemin. Les bruits de Cosmic City s’entendent très peu ici, y pénètre quelquefois des échos de sirènes. Il pleuvait plus fort et le bruit des tôles me procurait un bien-être paradoxal, j’avais la sensation d’être dans un cocon insalubre. Je pensais à Robert, est-ce qu’on le trouverait ici ? Violé ? Torturé ? Comment la belle Donna Summer aurait pu participer à cette séquestration ? J’ai l’habitude de penser aux pires scénarios quand je suis en position de doute. Prévoir le pire me permet d’être optimiste sur la vie. Je me dis que ce qui arrivera arrivera, et qu’à la fin les fleurs continueront de fleurir. L’Inspecteur avait une silhouette de prédateur. Il me semblait prêt à traverser un mur pour attraper sa proie par le col. Nous marchions dans des allées étroites que notre cible devait connaître par coeur et nous nous sommes abrités quelques instants dans un garage vide. J’ai regardé l’Inspecteur, son regard était plein et j’ai lancé:
− Vous pensez qu’il est ici ?
− Il est sur son terrain, nous deux sommes les plus vulnérables.
− Son terrain ?
− Cette friche industrielle est l’un des repaires de Cosmik Debris.
Narodnaïa Volia Suburbia s’est formé lorsque Cosmic City a lancé son plan d’urbanisation sur l’île de Suburbia, il y a eu des conflits très forts car les deux îles n’ont jamais été en bons termes. Cosmik Debris a profité du désordre pour essayer de s’implanter sur Suburbia, et NVS s’est occupé de les renvoyer à Cosmic City. Depuis, les règlements de compte entre ces deux gangs sont fréquents. Robert, même s’il n’est plus un membre actif, prend souvent la parole sur la relation sinistre qu’ont ces deux îles et donne une voix à Suburbia. Cosmik Debris a beaucoup de membres, une horde composée de tous les junkies de la ville. Leur boss est un illuminé, il s’appelle Sun Ra et prétend venir d’une autre dimension, il serait un débris cosmique qui a atterri sur notre ville. Il est toujours fringué comme s’il venait d’une autre planète. Son chapeau est une boule en or surmontée de deux antennes qui le connectent aux astres, l’ensemble est planté sur une coiffe à grosses rayures qui lui descendent jusque dans la nuque. Des épaulettes dorées élargissent sa carrure et une longue toge rouge et jaune coule sur le goudron de Cosmic City, quelques motifs dorés suivent les longs plis du tissus. Il se prend pour l’agent du chaos et séduit les membres de son gang en promettant une mise à feu de la ville. Les peu de fois où il apparait dans les journaux, c’est pour dire qu’il va foutre le feu. Dans certains quartiers, on peut lire sur les murs « Cosmik Debris embrace the dissonance », une armée de désespérés au service d’un démon. C’est souvent ses hommes de mains qui s’expriment publiquement. Ce gang suscite beaucoup d’interrogations alimentées par les journalistes eux-mêmes, et qui participent à la construction de l’imaginaire qui entoure Cosmik Debris.
Aux dernières nouvelles, et ça va sûrement changer dans un mois, l’intégration des nouvelles recrues se ferait moyennant une forte somme d’argent. Puis tu passes une nuit avec les membres du gang, il se passerait une forme de rituel, comme un baptême et tada, tu fais partie de Cosmik Debris. J’ai tendance à penser que ce rituel n’est rien d’autre qu’une orgie pour que les quelques têtes du gang puissent baiser en écoutant des musiques dissonantes. Certains des membres connaissent bien Robert, ils viennent nous intimider de temps en temps à l’atelier, ils n’ont jamais trop fait de dégâts, je crois qu’ils ont peur du retour de flammes. Robert était la grande gueule de NVS, il se moquait ouvertement de Cosmik Debris, qu’il considérait comme des débiles mentaux, et il savait très bien comment attiser leur haine. Il n’est pas celui qui a fait le plus de dégâts humains et matériels chez eux, mais les membres s’en souviennent comme celui qui les a constamment décrédibilisés, et c’est ce qui les affecte le plus.
Alors de temps en temps, après avoir traîné dans les bars, ils viennent nous intimider. Quand ils débarquent, je fais semblant de travailler et je les écoute se friter. Je me dis que ma potentielle intervention se résumerait à une présence de trop. Robert est encore très apprécié par NVS, et ils savent que lui faire du mal, c’est s’assurer une vengeance terrible.
Aujourd’hui ils ont osé le kidnapper, sans doute que l’ordre venait d’en haut, car ils n’auraient pas osé de leur propre chef. Je marchais dans le silence de l’Inspecteur lorsqu’une voiture aux couleurs de Cosmik Debris s’avança pour nous bloquer la route. L’ombre de l’Inspecteur s’est arrêté avant lui, je suis resté avec elle, son silence et la pluie pendant qu’il avançait encore sur quelques mètres. Des moteurs remontaient le chemin de derrière nous. De la voiture nous bloquant la route est sorti notre suspect armé, j’ai vu dans le cou de l’Inspecteur des boutons qui commençaient à apparaître. Le gars avançait vers nous, il avait l’air un peu plus fier que dans le canapé de Donna. Ses cheveux étaient plaqués sur son front, il ouvrait grand les yeux et son maigre corps tremblait dans sa veste de dur à cuire. Des armes à feu sortaient des fenêtres arrière de la voiture, elles nous fixaient et semblaient prêtes à nous cracher dessus à la moindre respiration de travers. Derrière moi, juste le son d’un moteur, des véhicules devraient arriver d’un moment à l’autre.
− C’est quoi le problème Inspecteur ? Pourquoi me chasser jusqu’ici, chez moi ?
− Chez Donna Summer vous vous êtes enfui lorsque j’ai mentionné la disparition de Robert Sanders. J’ai quelques questions à ce sujet.
− Vous n’êtes pas en position de poser des questions Inspecteur.
− Vous êtes mêlés à sa disparition, le retenez-vous ici ?
− …
− Pourquoi l’avoir enlevé ? Est-ce en rapport à son implication avec Narodnaïa Volia Suburbia ?
− …
Notre gars avançait pendant cet échange, le son des moteurs se faisait de plus en plus sourd, si bien que l’Inspecteur, son ombre, son silence, la pluie et moi-même nous retournions vers lui.
Une moto sans chauffeur fonçait sur nous. Nous nous sommes tous jetés sur le côté de la voie, la moto est rentrée dans la voiture et a explosée. Le souffle a propulsé notre gars contre un mur, et s’est retrouvé inconscient, désarmé. L’Inspecteur l’a soulevé et nous sommes retournés dans sa voiture, profitant des quelques minutes que nous avions avant que tout le gang ne débarque. L’Inspecteur courait avec notre gars sur l’épaule comme s’il s’agissait d’un sac de riz. Il se repérait très bien entre les hangars identiques de la zone. J’ai cru reconnaître quelques tags incompréhensibles d’un rose agressif, puis la voiture de l’Inspecteur est apparue au loin comme un mirage tangible, mon ventre était serré et je n’osais pas me retourner de peur d’y voir des gangsters sanguinaires. L’Inspecteur a jeté notre prise du jour à l’arrière, je l’ai accompagné et lui est monté à l’avant. Je regardais l’Inspecteur s’affairer à démarrer sa voiture, ses yeux semblaient pénétrer à l’intérieur du moteur. Puis, vide, je regardais la fumée noire s’échapper du relief industriel.
4. INTERROGATOIRE
La pluie se fait plus douce et d’où je suis il n’y a pas de ciel ni de nuage, ou alors juste de vagues reflets diffusés par les trop cubes de verre de la ville. Nous sommes dans une ruelle qui doit sentir le carton mouillé. L’Inspecteur a garé sa voiture et m’a laissé dedans, emportant avec lui notre suspect. Pauvre gars, il avait le visage rouge liquide et j’entendais son coeur battre par-dessus le moteur de la voiture. Sa veste lui tombait au milieu de ses bras, découvrant son pull noir de sang. Vulnérable, il me paraissait déjà plus sympathique. J’aurais bien aimé être un gangster même si ça ne doit pas être facile. Tu traînes avec ta bande, tu te promènes en moto. Et puis c’est l’expérience d’une puissance, dans laquelle tu inventes ta propre identité, ta puissance te permet de parler comme tu l’entends, de t’habiller comme tu le souhaites et si ça plaît pas à ton voisin, BOUM, un bijou de plomb dans le coeur. La morale enchaîne les peuples et les gangsters sont la dynamite qui la fissure. Leur attitude transgressive fascine. Jusqu’à ce que l’Inspecteur déboule, les jette dans sa caisse et par le col les traîne dans la boue d’une ruelle grise pour disparaître derrière une porte solide. Si les citoyens dominés et les gangsters téméraires dessinent les contours de la morale à Cosmic City, alors l’Inspecteur opère par-delà le bien et le mal.
Les gouttes se posent sur la voiture de l’Inspecteur et rigolent sur les vitres. Je regarde leur trajectoire artérielle rejoindre leurs cousines immobiles et se déposer à la base de ma fenêtre. J’ai juste assez froid. Le siège est confortable, sur la banquette arrière il a installé un par-dessus zébré pour protéger le cuir. Il y a un peu du sang de notre suspect dessus. Sa voiture est plutôt bien entretenue, il n’y a pas de poussière sur le tableau de bord et le cuir est impeccable. Je regarde mes pieds trempés de boue, mes mains pas lavées depuis hier midi et mon manteau imbibé de sueur et de pluie. J’suis un porc quand même, y’a que sous mes pieds que c’est dégueulasse. J’ai envie de secouer le tapis dehors, mais j’ai peur d’avoir l’air idiot si l’Inspecteur sort en même temps. Je regarde furtivement la porte par laquelle il a disparu, me déchausse et me faufile à l’avant, je fais bien gaffe de ne pas toucher les fauteuils avec mes chaussures. Je rechausse mes grolles humides et me sens minable l’espace d’un instant. Le capot de sa bagnole est long, et d’un vert profond, presque noir. Quand il y a de l’éclaircie, quelques reflets verts glissent dessus. C’est une voiture de bandit, du type qu’on voit dans des vieux films. Vroum ! Les pneus flottent, immobiles, propulsés par l’avenue et dérivent dans un virage infini. L’Inspecteur est au volant et tire la gueule, il poursuit un gars random. Et voilà, ça peut être le début d’une bande-dessinée ça.
Je me promène dans les portières pour trouver des CD, je tombe sur des groupes obscurs, et d’autres que je reconnais. Il y a notamment The Grooveless Land de Hazel, un membre de NVS qui a sorti un album il y a deux ans que j’ai illustré. Je l’ai vu une fois en concert, il porte toujours des vêtements zébrés, il est grand et très gentil. C’est Robert qui m’avait mis sur ce plan. Marrant que l’Inspecteur ait ça dans sa voiture. Il passe la plupart de son temps ici, il doit sûrement attendre des heures à surveiller des coins de rues, des arrêts de bus, des trottoirs, des fenêtres, des banques, des hôtels, des stations services, des piscines, des bouches d’égout, des ponts, des clochards, des flics, des camés, des fous, des artistes, des femmes, des truands et même la pluie, l’ombre des immeubles, les courants d’air, les fumées de cigarettes, la chaleur de l’asphalte, la bienveillance des gens, les promesses sinistres des amoureux et puis le désespoir.
L’enquête nous mène au gang des Cosmik Debris et je n’aime pas ça. J’ai du mal à imaginer que ce soit à cause de l’implication de Robert chez Narodnaïa Volia Suburbia, pourquoi choisiraient-ils de se venger maintenant ? Et pourquoi s’attaquer à Robert ? Je croyais au début que Donna Summer aurait pu organiser tout ça mais elle n’aurait pas mobilisé les membres de Cosmik Debris pour ça. Donna Summer est rancunière et assez puissante pour fracasser Robert toute seule. Et puis elle est passée à autre chose.
J’aimerais bien la revoir Donna, j’aimerais bien frôler ses épaules et mater son dos. Elle a un taff plutôt austère mais j’ai l’impression qu’elle gère pas mal dans le milieu. Robert il joue au tocard aussi, c’est un rôle qu’il se donne, c’était sûr qu’à un moment ça allait lui tomber dessus. Quand il a écrit sa lettre ouverte pour dire, en gros, que toutes et tous les artistes de la ville puaient la merde, des gens lui sont tombés dessus. Un jour qu’on avait tous les deux bien bossé à l’atelier, on est allé se boire un verre dans un coin de rue. On a bu notre coup en parlant du taff accompli. À côté il y avait des gens qui se la jouaient au karaoké, mais ils gueulaient grave. Robert s’est retourné pour leur demander de baisser le volume. Ils l’ont insulté, il a fait pareil, leur a jeté un fond de mousse dans la tronche, l’autre lui a rendu un crochet du droit. La baston s’est propagée sur les quatre à cinq tables du coin. Moi je me suis mis avec les trouillards et les journalistes freelances qui filmaient l’évènement. Les serveurs semblaient habitués à ce genre de spectacle, le plus costaud d’entre eux se tenait au périmètre de la bagarre. Il écartait les tables, les chaises et les verres pour que personne ne se fasse mal, et il observait la scène, alerte comme un entraineur de foot. Je me disais que quand même il cherche les embrouilles Robert, mais il s’en est toujours sorti et j’espère que ça va durer.
Petits on passait notre temps ensemble, et tous les étés nous étions chez Tristan. Ses parents habitent au pied de la plus grande forêt de Suburbia : Cerrone. Cerrone a nourri un bon paquet de légendes urbaines que j’ai toutes oubliées. Beaucoup d’entre elles racontent l’histoire de marcheurs qui n’ont jamais été retrouvés, et puis des apparitions de personnes mortes, des voix et des animaux qui se comportent bizarrement. Nous mettions des tentes à l’entrée de la forêt et commencions à nous raconter ces histoires.
Un jour Tristan est entré dans la forêt en pleine nuit, et il est revenu deux jours après, Robert et moi étions morts de peur. Il ne nous a jamais rien dit sur ce qu’il a vu ou fait, prétextant ne plus s’en souvenir. Et puis nous avons grandi, on s’est peu à peu éloigné les uns des autres et là, y’a deux ans, Tristan a disparu une nouvelle fois dans la forêt. Il est réapparu il y a quelques semaines avec des centaines de photos d’un monde inconnu qu’il est venu nous montrer à l’atelier. Robert et moi étions partagés par l’étonnement du Nouveau Monde et le choc du retour de Tristan. Il était heureux de nous montrer ses photos et ne paraissait pas inquiété par le mouvement que son retour provoquait. Il est resté quelques jours à l’atelier et s’est évanouit à Suburbia.
Un bruit sourd est venu de la ruelle et j’ai vu l’Inspecteur sortir seul de sa porte. J’ai perdu en un instant l’aisance qui m’avait permis de me sentir chez moi chez lui et me suis assis correctement sur le siège passager. L’Inspecteur rentre dans la voiture, range ses pieds sales et allume le contact, je ne lui demande rien car je ne veux pas interrompre sa solitude. La voiture recule, je fixe la porte lourde de la ruelle s’éloigner, la manoeuvre terminée, le ciel reprend place et les nuages avec, il ne pleut plus et nous roulons vers le nord de Cosmic City.
− Nous allons à Suburbia.
5. LA TRAVERSREE
Le pont qui relie Cosmic City à Suburbia est au nord de la ville. En fait il y a deux ponts, un vieux qui se détériore et un récent que tout le monde utilise. C’est chaud de passer sur le vieux pont, c’est un endroit glauque de la ville encombré par des décharges urbaines sauvages. C’est par là que passent NVS et Cosmik Debris pour se friter. Parfois il y a des courses aussi. Je crois que je ne suis pas allé à Suburbia cette année, je n’ai pas pris le temps, il y a beaucoup de travail à l’atelier. Ma famille vient de la côte ouest mais j’ai surtout vécu vers le centre de l’île. Je ne vais pas souvent la voir mais elle m’aime quand même. Je regarde les nuages noirs qui font l’identité, le charme et la lourdeur de ma ville. À Suburbia, le soleil est toujours souriant et malicieux, j’ai hâte de le revoir. L’Inspecteur roule à vitesse constante.
Je regarde les trottoirs ruisselants s’évanouir dans une déchirure molle et sombre. Le sol se dégage de nos pieds pour nous laisser flotter dans un vide soudain. Mes pieds pédalent par mécanisme, essayant d’atteindre un éventuel fond duquel se propulser. Je veux appeler l’Inspecteur mais ma bouche ne bouge pas. Dans ce noir profond ma peau éclate, des boutons se forment sur ma main et se développent jusque sous ma veste, ils gagnent mon ventre, mon torse et mon cou et toutes ces zones deviennent flasques. Je coule dans le vide, mes doigts s’allongent puis s’effilent avant de se diviser comme le liquide des lampes fusées. La force tranquille du vide jouait avec mon corps, si bien que cet ensemble de morceaux de chair me paraissait tout à fait étranger. Puis des lumières reparurent, des scintillements près de mon visage au sol. Je sentais la chaleur humide de la bourbe à ma joue, sur laquelle dansaient des reflets violets et bleus. J’étais bien, ma position était confortable et je serais bien resté quelques années de plus allongé ici. À quelques mètres de moi se trouvait le nez de l’Inspecteur qui dominait son corps et le bourbier alentour comme un sexe en érection. Le coin était plutôt dégagé, d’où j’étais on voyait le ciel avec des petites étoiles dedans. Je me décidais à me mettre sur le dos pour commencer, j’ai regardé deux trois étoiles puis me suis mis à genoux. J’étais sale mais ça ne me faisait plus rien, je considérais un instant l’empreinte de mon corps dessiné dans la boue. Puis mes yeux se levèrent avec mon corps, et fixèrent le gars qui se tenait devant moi. Des sons se barraient de sa bouche, quelques reflets dessinaient sa silhouette. Ses chaussures étaient rouges, il avait une grande cape rouge légère aux reflets d’or, un large collier brillant qui s’étendait de son cou jusqu’au milieu de sa poitrine. Son visage était cerné par un tissu aux rayures horizontales. Sur son crâne se tenait une boule dorée surmontée de deux antennes. Sun Ra titubait dans la gadoue, ses bras gigotaient mollement autour de lui, il paraissait ivre mort. Je le scrutais sans bouger, ne sachant même pas s’il m’avait calculé. J’étais attiré par les reflets violets qui vibraient sur sa cape, puis je me rendis compte que mes mains étaient elles aussi violettes, et l’Inspecteur violet aussi. À vrai dire, la lune elle-même était violette, j’avais cette sensation étrange de participer à un évènement qui me dépassait, et je crois que Sun Ra n’y était pas pour rien. Il continuait de bouger ses pieds et de grommeler des choses tandis que le voile violet s’opacifiait pour le faire complètement disparaître, et le monde avec.
Je fronce les sourcils et distingue l’entrée du pont. Le trafic est toujours ralenti ici parce que les flics contrôlent toutes les personnes qui traversent le pont. La soirée a commencée, le jour s’éteint doucement. Au pont on profite d’une lumière jaune d’après orage. On avance lentement, je sens que ça énerve l’Inspecteur, il fixe le vieux pont mouillé de lumière. Il est plus bas, sur notre droite, si bien que l’Inspecteur regarde dans ma direction et ça m’intimide, j’ai peur de croiser son regard. Je ne sais pas ce qu’il a fait à notre gars et ça me terrifie. Il est d’un calme assourdissant. La lourdeur de son regard remplie sa voiture, la densité de sa présence comprime ma carcasse. Merde mais qu’est-ce qu’il a fait à l’autre gars ? Je meurs d’envie de lui demander, mais j’ai trop peur d’esquinter son silence.
− Robert doit être aux abords de la forêt de Cerrone, m’a balancé l’Inspecteur, fendant sa présence qui me séparait de lui comme on coupe un gâteau à la crème. J’ai réussi à prendre mon souffle.
− C’est notre suspect qui a fait le coup ?
− … C’est Cosmik Debris. Notre suspect faisait partie des kidnappeurs, ils l’ont livré à une autre équipe, puis se sont séparés, lui a passé la nuit planqué chez Donna Summer. Elle avait pour mission d’espionner Robert. Ils l’ont interrogé cette nuit, et suite aux révélations de Robert, ils ont pris la route pour Cerrone. Ils veulent savoir où se trouve Tristan, et comment accéder au Nouveau Monde.
− Ils veulent y aller ?
− Sun Ra est préoccupé par cette découverte. Il voulait Tristan mais étant impossible à retrouver, il s’est rabattu sur Robert.
J’aimerais arriver assez vite. Robert était pour moi l’exemple type du gars qui s’en sort toujours. Il ne pouvait pas flancher. Que ce soit dans le bar, au tournoi d’art ou avec son gang il ne s’est jamais vraiment fait rétamer. C’est un malin, il manie très bien la langue et sait tourner les situations à son avantage. Je me dis qu’il a tellement traîné avec des crapules que maintenant il sait y faire, et c’est pas des gangsters à la con qui vont en arriver à bout. Et qu’est-ce qu’il veut faire d’un Nouveau Monde ce tocard ? Sur les photos que Tristan nous a montrées, tout ressemble à notre archipel, il y a des fleurs, des gens, de l’eau et des voitures. Et chacune des photographies contient son lot d’amour et de misère. Sûr que Sun Ra se sent connecté à cette dimension qu’il ignore. Sûr qu’il est transcendé par l’éventualité d’une brèche dans le cosmos. Je ne sais pas ce qu’il attend du Nouveau Monde. Je ne sais pas s’il souhaite le brûler. J’y ai jamais cru qu’il vienne d’une autre planète, il est pour moi le symptôme même d’un peuple qui n’espère plus rien, qui a cette clairvoyance sinistre que rien ne pourra le sauver de sa misère. Sun Ra est un laissé pour compte comme les autres, un produit de Cosmic City. Sa rancune ne peut venir d’aucun monde sinon le nôtre. Avec Cosmik Debris il essaye de prendre sa revanche sur l’existence, et souhaite mettre le feu aux mondes par représailles. Qu’il mette le feu à Cosmic City et on verra pour le Nouveau Monde.
La voiture avançait alors que je cuisinais ma colère. J’étais à point, salé comme il faut et prêt au service. Les clients s’avançaient : des flics à la con qui venaient nous contrôler. L’Inspecteur n’aime pas les flics, et eux ne l’aiment pas non plus d’ailleurs. Lorsqu’il se retrouve sur des enquêtes il a tendance à toujours opérer seul ou en binôme. Ses enquêtes transpirent la détresse des citoyens, contraints au crime par un système qui les précarise, les isole puis les étouffe. L’Inspecteur zone dans les entrailles de la ville comme un virus, s’infuse dans chaque structure et opère dans une convulsion tranquille. Il se déplace dans les artères d’asphalte, et vient pourrir les raclures de l’intérieur. Si Cosmic City suit une logique de domination hiérarchique, l’Inspecteur se dresse comme son appendicite infinie. L’Inspecteur est la figure la plus controversée de la ville, aimée et détestée par tout le monde. C’est cette ambiguïté qui me fascine, c’est une personne qui semble se contrôler à longueur de temps, mais qui est connu pour ses accès de violence terribles. Et puis il a ce truc avec sa tête qui grossit et se couvre de boutons, et où son corps semble prêt à bondir dans lui-même.
Le flic s’est penché à la fenêtre de l’Inspecteur, l’a regardé, a regardé la voiture, nous a regardé et nous a laissé passer sans nous causer. Tout ça pour ça. L’Inspecteur et moi traversions le pont tout en détestant les flics. Les nuages se dissipaient au fur et à mesure que nous approchions de Suburbia. La pluie ne tombait plus et nous apercevions au loin le soleil flancher, prêt à se coucher sur la mer, ses rayons s’amenuisaient et sa petite bouille fatiguait. Nous roulions à bonne allure, je regardais à droite défiler le vieux pont. Suburbia au bout de la route, Cosmic City dans le rétro et puis le Nouveau Monde dans les tripes. La lumière était toujours jaune, augmentée d’un voile blanc sur l’horizon. Mon ventre s’arrachait en pensant à Robert. Il y avait quelques voitures à rouler à côté de nous, je les regardais défiler comme des regrets. Suburbia se rapprochait de nous et mon envie de sauter du pont aussi. Je suis parti dans mon siège, j’ai étendu mes jambes et j’ai regardé le jaune.
6. SUBURBIA
Le pont s’éloignait rapidement et nous prenions les routes pour Cerrone. La première chose qui frappe lorsqu’on quitte Cosmic City, c’est que le monde perd sa verticalité. La voiture gagnait en vitesse, elle était fluide et glissait sur les routes.
L’air pur de Suburbia se déhanchait par ma fenêtre, dansait sur mon bras, frappait mes yeux et tournoyait comme une danseuse solaire à l’endroit de mes cheveux. Même que mes cheveux à moi ils ne tournoient jamais comme ça à Cosmic City, j’ai peur que le mauvais oeil s’accroche à ma chevelure et qu’il me plombe au bitume, alors je ferme la fenêtre. Chaque fois que je sors le chat de ma mère, il va se rouler comme un acharné de l’amour sur le gazon du voisin, et voilà que l’air pur de Suburbia se prend pour ce chat qui aurait vu à la place de la banquette arrière ledit gazon. Je suivais des yeux la traversée féline de l’air dans la voiture, venant se frotter à l’Inspecteur avant de sortir par sa fenêtre.
Alors que je m’imaginais des circuits aériens, l’Inspecteur s’enfonçait dans Suburbia. On y croise des villages, quelques habitations isolées, des cours d’eau, des montagnes éloignées, quelques bois et aucun des immeubles de Cosmic City. Lorsque cette ville s’est fait dégager de Suburbia, elle avait déjà construit Neptune, une cité autonome. C’est dans le sud qu’elle se trouve, une ville saccagée par l’amertume. Y’a des trucs qui se passent là-bas, elle est infestée d’exilés de Cosmic City, des illuminés et des ponceurs de bitume. Ils zonent dans une presque ville en ruine, à se sentir le cul comme des philosophes et à presque vivre. Je crois bien que ça se gueule dessus, ça se frite pas mal et ça crame des voitures déjà calcinées. À ce qu’il paraît t’as des arrachés célestes qui affirment qu’une bagnole ardente rôderait dans les environs, et que ses flammes seraient tellement terribles qu’elles rendraient aveugles les malheureux qui la croiserait. Une légende urbaine qui s’ajoute aux raisons de ne pas m’avancer dans le coin.
Je ne suis vraiment bien que sur les lignes aux courbes légères qui me portent d’un désespoir à un autre. J’ai passé ma tête à la fenêtre et ai regardé le sol en mosaïque d’asphalte, la route défilait comme un vieux film. Il y a toujours des chemins que je suis persuadé d’avoir empruntés enfant qui se tiennent là, et je ne sais pas trop ce qu’ils attendent. Quand je regarde les champs comme ça, j’ai toujours envie de m’y téléporter au centre, et puis de marcher. Je regardais mon dos s’enfoncer dans le paysage, mes yeux jouaient des coudes avec le vent (l’Inspecteur n’existait plus). Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de quitter mon enfer pour profiter des herbes flottantes, et puis j’ai regardé les nuages glisser. Les voyages en voiture ici me font toujours l’effet d’un trop plein d’air qui m’abruti, je deviens les choses que je regarde et me laisse aller à une expérience contemplative absolue. Quand plus rien ne va à Cosmic City, je ferme les yeux et m’imagine ici, et le plus souvent ça ne parvient pas à m’apaiser, l’expérience est l’unique remède. Au milieu d’un tunnel d’arbre je me suis souvenu de ma journée et j’ai adressé la parole à l’Inspecteur.
− Tu viens souvent ici ?
− Occasionnellement, lorsque des affaires m’y mènent. Mais je ne me suis encore jamais approché de Cerrone. À vrai dire, je ne m’éloigne jamais vraiment de la côte faisant face à Cosmic City.
Quand l’Inspecteur parlait, c’est comme s’il n’ouvrait pas la bouche.
− Ah ouais, et t’en as jamais marre de la ville ? Tu n’es jamais venu ici par plaisir ?
− Non, j’aime bien Cosmic City, je m’y sens bien.
− Ouais… C’est vrai que tu dois pas t’ennuyer là-bas. Moi je ne fais que bosser à l’atelier, je ne prends pas vraiment le temps de sortir dans la ville. Ici j’ai un peu de famille et l’air de Suburbia me fait du bien.
Je me suis flatté d’avoir débuté cette conversation.
− Je comprends.
− J’irais bien dans le Nouveau Monde, par curiosité.
− … Bientôt une population importante de notre archipel voudra se rendre dans ce Nouveau Monde, pour vérifier si la fuite est une solution à leurs problèmes.
Ses lèvres étaient fines.
− T’es pas curieux toi ?
− Non, je me sens bien à Cosmic City. Mais je t’avoue qu’en insistant pour m’occuper de cette affaire d’enlèvement, je me doutais que ça avait à voir avec la découverte de Tristan Perraud.
− Cette découverte t’intéresse quand même alors ?
− Les habitants de Cosmic City ont besoin de croire en des choses pour ne pas ressasser le désespoir. Les sectes et les illuminés en sont les symptômes les plus aigus, mais chacun tente de croire en quelque chose. Je veux qu’ils croient en la justice, je veux que Cosmic City soit une cité plus juste pour que ses citoyens puissent croire en elle. Cette découverte va bouleverser notre monde, et bientôt d’autres affaires comme celle-ci vont se produire,
Il a regardé la route sans parler puis a continué,
− Je dois m’occuper de ce phénomène.
Je n’ai rien dit et nous sommes restés dans son silence. Depuis que Tristan nous a montré ses photos, l’envie de partir dans le Nouveau Monde ne m’a jamais traversée l’esprit. C’est comme si toute ma vie j’avais cherché à m’arracher de ce monde, et quand l’occasion se pointe je ne cligne pas de l’oeil et reste à me tortiller de plaisir au fond de mon lit moite. Comme un gars qui a vécu toute sa vie en prison et qui se fait écraser par le monde libre.
J’ai peur que ma délivrance soit insupportable, que mon désespoir me quitte. Qu’est-ce qui pourrait rester dans ma carcasse ? Non, je suis bien ici et je laisse le Nouveau Monde aux flambeurs et aux paumés. Les bois se font plus récurrents sur le bord des routes et tout est en train de virer au bleu. Cerrone se rapproche, avec elle Robert et Cosmik Debris. On va se stationner vers l’ancienne maison de Tristan, où on a passé nos étés à se défier d’entrer dans la forêt. C’est le seul endroit que Robert connait. J’y crois pas qu’on va y entrer. Comment l’Inspecteur compte s’y prendre ? Le temps qu’on arrive il fera noir et il n’y a pas moyen que j’y aille de nuit.
7. CERRONE
Ça faisait bien quinze minutes qu’on croisait des arbres noircis par les étoiles. Cerrone s’étalait jusqu’à se confondre avec la nuit. Lorsqu’on regarde la forêt de plus haut, avant de s’enfoncer chez Tristan, elle paraît s’étaler comme un océan, procure la même frayeur de tomber par-dessus bord, de ne pas avoir pied et de se faire bouffer par l’immensité. La forêt, de ce point de vue, paraît se mouvoir comme une vague infinie. Des gens qui ont tenté de la traverser, y’en a eu. La plupart se sont perdus et ont disparu, comme nous l’avions pensé de Tristan. Cerrone est vivante, quand des guignols y rentrent, ses anticorps réagissent et les neutralisent. Quand on traverse cette forêt, faut être prêt à l’affronter. Et moi je parviens tout juste à croiser mon regard dans le miroir.
La voiture coulait près de l’arrivée. L’Inspecteur avait coupé le moteur, et les pneus caressaient le bitume comme de la crème liquide sur un gâteau au chocolat. Je regardais chaque maison du quartier comme on regarde les gens par la fenêtre et que le reflet nous mate.
Nous nous sommes garés en retrait de la maison de Tristan et il y avait une camionnette devant chez lui. Je pense qu’on a fait plus discret que ces gros malins de Cosmik Debris. Y’avait leur logo de collé sur le flanc du véhicule, garé n’importe comment, l’Inspecteur aurait pu leur coller une amende et se barrer. On a fait comme dans les films, l’Inspecteur s’est rapproché de la maison les phares éteints et avançait très lentement. Tous nos gestes étaient millimétrés et lents, du clic de la ceinture jusqu’à la fermeture des portes nous étions au ralenti. On s’est approché de la camionnette, l’Inspecteur a posé son oreille sur la porte du coffre et m’a fait signe de continuer. Un portail ouvrait sur une allée menant au jardin, on y est passé en faisant bien gaffe de ne pas marcher sur les graviers. On a rasé les murs de sa maison, tout était éteint, j’ai laissé l’Inspecteur regarder les fenêtres. J’étais en retrait, je regardais son jardin en jachère, et au-dessus il y avait un escalier de pierre qui donnait sur un sentier qui donnait dans la forêt. Robert a dû les emmener jusqu’ici pour directement rentrer dans la forêt, pour qu’ils puissent trouver leur Nouveau Monde et le laisser tranquille. Nous ça fait bien 20 minutes qu’on est rentré dans la forêt, sans lumières ni rien. L’Inspecteur dit qu’il faut garder l’avantage de la surprise, qu’il n’est pas question qu’on se fasse repérer par les ravisseurs. Moi je dis que cette forêt j’ai jamais osé y rentrer et que c’est sûr qu’il se passe des trucs magiques ici, qu’on risque littéralement notre vie à s’y aventurer et qu’elle est tellement grande qu’on n’y trouvera jamais Robert.
On marche dans le noir, je vois juste ma peau bleutée par l’obscurité et le nez de l’Inspecteur devant moi. Son nez scrute chaque parcelle d’ombre et c’est comme s’il sniffait les ravisseurs. C’est un prédateur quand il travaille l’Inspecteur, il m’a fait le même effet lorsque nous étions aux entrepôts. D’habitude quand on le voit il se tient droit et marche d’un pas sûr. Son corps s’est courbé et le mien est resté pareil. Je suivais l’Inspecteur en ne faisant aucun bruit. Je me suis décidé à tordre mon corps comme lui. Mes gestes sont les mêmes que ceux de l’Inspecteur, je deviens son ombre dans le noir. Lorsqu’il regarde d’un côté, j’assure l’autre et ainsi de suite. Mon corps n’a pas vraiment peur alors je le laisse prendre le relai.
Et puis on voit une douce et vibrante lueur bleue transpercer les arbres. Je fais bien gaffe de ne pas marcher sur les chaussures de l’Inspecteur. C’est de plus en plus fort mais toujours doux. C’est un des gangsters qui marche avec une lampe torche dans les mains. Il est tout seul, l’Inspecteur fait un 180° sur place et me fait un signe pour commencer à le suivre. J’acquiesce en fixant son nez. Nos pieds deviennent l’ombre de sa marche et il ne nous repère pas. Il est grand, sa veste en jean est un peu courte pour lui, il a légèrement retroussé ses manches et on distingue un sous-vêtement noir embrasser son bras jusqu’au poignet. Le signe du gang dans son dos est à peine perceptible, son jean moule ses fesses. Il a l’air plutôt élégant, ce qui est rare pour un gars des Cosmik Debris. Un par-dessous noir sort de sa veste, collé à sa nuque jusqu’en haut du front, laissant uniquement son visage de découvert. D’où on est je ne peux pas le voir. Sa marche est calme, chacun de ses pas s’allonge délicatement au sol, du talon jusqu’au bout de la chaussure. Il semble sûr de la direction qu’il prend. Il n’y a pas vraiment de chemin dans la forêt parce que personne ne s’y promène. Il traverse des arbres, et semble très précis dans sa direction, comme s’il ne faisait que suivre son faisceau lumineux. Nous passons à côté d’un point d’eau et supposons des animaux s’enfuir. Sur le sol il y a plein de feuilles mortes, c’est doux quand on marche.
L’homme semble flotter jusqu’en haut d’une pente très inclinée, mes pieds s’enfoncent dans la terre mobile, je les retire pour les jeter plus loin et s’enfoncent encore, mais plus profond cette fois, je m’enfonce entre les feuilles et la bourbe. Je creuse avec mes mains qui se couvrent lentement de boutons. Je me concentre sur ma respiration. Je sens mon corps gonfler, toutes mes cellules sont en expansion continue. Ma tête grossit et m’irrite les yeux, notre homme je le vois monter, et Bistor semble le suivre sans me remarquer. Je respire aussi calmement que possible. Mon corps est entier saisi par la terre. Je ne souffre pas. Je ne me sens pas particulièrement comprimé. J’essaye d’ouvrir les yeux. Ils sont ouverts sur une belle obscurité, quelques scintillements d’or me parviennent. La silhouette scintillante jazze vers moi. Sun Ra et ses foulées cosmiques tournent autour de mon corps, tournoient dans l’abîme. Il me considère comme un chien en renifle un autre. Les reflets impossibles sur le costume de Sun Ra m’éblouissent. Il marche sur une surface dure sans soleil. Je lévite immobile à trente centimètres du sol, je n’ai plus de boutons. La situation ne me paraît pas délirante, et je ne ressens aucune animosité de sa part. Il me demande ce que je fais là. Je lui dis que je viens chercher Robert Sanders.
Je le questionne sur ses intentions pour le Nouveau Monde. Il me sort des théories sur les mondes parallèles. Je le regarde et pense à Cosmic City, je me dis qu’il n’a pas l’allure d’un pyromane, qu’il n’a pas les yeux d’un conqué- rant. Je lui demande s’il compte un jour mettre le feu à Cosmic City. Il pose ses yeux dans le noir puis me lance qu’il souhaite entretenir le feu qui fait de Cosmic City l’embryon du chaos. Il continue de me tourner autour comme un astre, il brille toujours. Est-ce que Sun Ra utilise ses pouvoirs pour intimider ses affidés ? D’où est-ce qu’il vient, son don ? Sun Ra me lit, puis disparaît en un instant. Mes membres se délient, l’obscurité gagne en aspérités, puis une lueur bleue découpe les cheveux en pétard de Bistor et je retrouve le sol.
La silhouette s’arrête lentement, se retourne et reste figé bien quinze longues secondes. On voit son visage sans sourcil, le front bombé et lisse, des lueurs sont perceptibles dans ses yeux profonds, bouffés par son visage. Un léger sourire nous regarde dans un mélange de complicité et de défi. Ses rides lui donnent une bonne quarantaine d’années. Petit à petit nous commençons à discerner l’arbre derrière lui, quelques branches, le tronc puis lentement l’amorce des racines. Tout son corps s’éteint et la lumière avec. Je m’avance lentement vers la disparition, touche l’arbre, regarde autour de moi puis je lance à l’Inspecteur :
− Il a disparu.
Il me regarde sans réponse, j’avance vers lui et regarde autour de nous. Une faible lumière rouge est perceptible dans le bas de la descente. Il y a trois personnes qui discutent en grands gestes, c’est nos gars.
L’Inspecteur me dit que nous allons descendre doucement vers eux pour les neutraliser. J’ai une confiance absolue en lui et laisse mon corps suivre ses ordres. Je pourrais crier à mon corps de trembler, de courir ou de crier que ça résonnerait juste à l’intérieur sans suite. Je me fonds dans son ombre pour descendre sauver mon ami.
8. SUN RA
Nous descendons à petits pas vers les trois tâches, nos corps sont penchés vers l’arrière pour ne pas dévaler. On se coince derrière une souche d’arbre renversée, nous évaluons les possibilités d’attaque. L’Inspecteur fixe la situation, son visage est bleu avec quelques reflets rouges au fond des yeux. Je n’ose pas regarder vers la lumière, j’ai peur de me faire repérer. Je passe une tête quand même et j’y vois plus clair : il y a un gars qui est dos à nous, assis sur une pierre, une femme avec un sac qui fume une clope et qui regarde l’ombre puis un dernier plus éloigné, qui cause en regardant un bout de papier. Nous sommes à une trentaine de mètres de notre point d’attaque, faudrait ptêtre qu’on joue sur l’effet de surprise mais je vais laisser l’Inspecteur me le dire. Robert n’est pas avec eux et ça me ronge, j’espère qu’il va bien.
J’entretenais mon inquiétude lorsque l’Inspecteur m’a donné un morceau de bois dur, j’ai phasé. Il m’a dit de les contourner pendant qu’il les tient en joue avec son arme à feu. J’ai peur mais j’obéit, je sors de l’ombre de l’Inspecteur et foule la douceur des feuilles mortes. J’ai été étonné que l’Inspecteur ait une arme à feu, mais c’est logique en fait. Mon corps a contourné les trois débris, on se rapprochait d’un point d’eau parce que je me suis enfoncé dans de la boue fraîche. Je me suis pointé derrière un arbre pour mater les trois fientes. Elles étaient autour d’un bâton lumineux rouge, même position. Derrière, y’a le nez puis le visage de l’Inspecteur qui s’éclaire d’une lueur rouge et dit d’une voix claire :
− Ne bougez plus et levez les mains vers le ciel
Il fout une beigne au premier gars et coince sa tête entre son bras et son torse. Les deux autres lèvent leurs bras. J’avance discrètement derrière eux, ils ne me remarquent pas. L’Inspecteur leur demande où se trouve Robert Sanders. Ils disent qu’ils ne savent pas.
− Qu’avez-vous fait de lui ?
Qu’il leur balance.
La femme avec la clope qui brûle lui dit que :
− Ça va, on lui a rien fait à Robert.
Elle demande ce que l’Inspecteur compte leur faire s’ils ne coopèrent pas. Lui ne démord pas et redemande où se trouve Robert. Le plus proche de moi commence à baisser ses bras, je vois qu’il a un couteau glissé derrière son dos. Je ne sais pas comment réagir, et avant que je ne me décide, mon bâton se fracasse sur sa tête. La meuf me regarde, crache son tabac en feu et me saute dessus, le gars dans les bras de l’Inspecteur lui lance son coude dans le bide puis le bastonne. Je me cache le visage et bouge mes jambes dans tous les sens comme un bébé. Elle me frappe sur le crâne à plusieurs reprises. Je me débats comme je peux, je crois que je l’ai touché au genou, le troisième est toujours au sol, je ne vois pas l’Inspecteur, il ne va pas oser tirer et prendre le risque de me blesser.
− Gars je vais te saigner.
Elle sort un couteau lorsque le bâton lumineux rouge s’abat sur elle.
Il n’y a plus de lumière et l’Inspecteur est le seul debout. Je rampe vers l’extérieur du conflit, et l’Inspecteur noue les gangsters dans l’obscurité. À force de petites claques ils se réveillent. Bien conscients que s’ils ne parlent pas, ils resteront saucissonnés dans la forêt, ils nous disent que Robert est enfermé dans le garde-manger des parents de Tristan. Je suis soulagé de le savoir encore en vie. Et ils continuent, ils nous disent que l’annonce de l’exposition de Tristan, et les rumeurs autour de la possibilité d’un Nouveau Monde ont motivé leur acte. C’est Sun Ra qui voulait devancer tout le monde et y jeter des éclaireurs. Eux n’en savaient pas plus, z’ont été balancés là pour soutirer et vérifier les informations de Robert. Il les a renseigné sur les moyens de se rendre dans ce Nouveau Monde. Un des gars a causé, il a balancé qu’à ce qu’il paraît :
− Pour passer d’un monde à un autre, il faut traverser des failles transfictionnelles.
− Des gros aplats noirs qui fonctionnent comme des portails. Tristan les recherche dans son voyage autour du Nouveau Monde. Ici, il n’a réussi à en trouver qu’à Cerrone.
− Mais vous en connaissez quoi de ce monde ?
A rendu l’Inspecteur d’un ton désertique. T’inquiètes qu’ils ont regardés dans le vague, ils cherchaient un truc à dire, quelque chose qui, quelque part, pourrait nous esquinter.
− Il est vaste.
A commencé la fille avec évidence.
− Et les gens là-bas nous ressemblent. C’est une terre cousine, toutes ces personnes sont nos cousins et moi je suis plutôt famille.
Elle aurait pu incendier une clope à la fin de sa phrase.
Elle savait causer, y’avait de la justesse dans ce qu’elle disait, et à sa manière de dire, j’étais persuadé qu’elle n’y mettrait jamais un pied. Je partage ce sentiment paradoxal d’une envie de se barrer, de voir des doubles d’un autre monde, de quitter Cosmic City pour un monde meilleur et à la fois être attaché aux amis que tu t’es fait dans le désespoir, et trouver de la poésie dans les cubes de verre et de béton de ta ville. Elle fronçait les sourcils et les deux autres faisaient pareil. L’Inspecteur les a considéré l’air préoccupé. Il les a soulevé puis nous avons marché. Il menait la marche, semblait savoir où il allait. Je n’avais plus aucune notion du temps, l’adrénaline n’étant pas redescendue j’étais encore bien éveillé. Puis m’a pris une sensation de puissance en fixant les trois débris, quelque chose qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps. J’avais l’impression d’être insubmersible, que la puissance de l’Inspecteur était mienne. Et dans un élan de confiance, je leur ai demandé :
− Le grand bonhomme avec un par-dessous noir et les yeux au fond du visage était avec vous ?
− Qui ça ?
M’a répondu un des gars.
− Le grand, avec des grandes jambes et une allure de démon, il traînait dans la forêt.
− Non nous n’étions que trois.
A balancé la fille.
− Mmm.
L’Inspecteur semblait perplexe mais ne disait rien, il est du genre à tout garder pour lui. Et comme si je le connaissais depuis des années je lui ai lancé :
− Quelque chose te tracasse Inspecteur ?
− J’ai vu Sun Ra tout à l’heure, lorsque nous suivions ce fantôme.
Les débris ont soulevé leur tête, attentifs.
− Il est obsédé par Cosmic City, je ne pense pas que le Nouveau Monde l’intéresse vraiment.
Il s’est arrêté un instant, puis a continué.
− Utilise-t-il ses pouvoirs sur les membres de votre gang ?
− Quels pouvoirs ?
Lance la fille droit sur l’Inspecteur.
Il ne dit rien et continue de marcher, merde mais c’était un rêve quand j’étais dans la voiture ou Sun Ra qui s’invite dans nos têtes comme il veut ? Nous étions tous tendus, et j’ai tenté :
− Est-ce que votre boss apparaît parfois dans vos crânes ?
− Parfois je rêve de lui.
Me sort l’un des gars sans me regarder.
− Et t’es sûr que ces rêves t’appartiennent ?
Il ne me répond pas et continue sa route. Je sentais l’Inspecteur tracassé par une faiblesse qui le dépassait. La forêt était lourde et il n’y avait pas de lumière. La plante de mes pieds me faisait mal et mes jambes commençaient à se raidir. Et si c’était vrai que Sun Ra viendrait d’un autre monde ? Ou bien comment expliquer son don de télépathe ? Sûr qu’il doit torturer des gens avec ça. Puis je fus pris d’un vertige en considérant les possibilités de telles capacités.
− Il ne viendrait pas du Nouveau Monde par hasard ?
L’Inspecteur nous a lancé ça dans son obscurité, en sachant que personne n’avait de réponse, et qu’il allait éclaircir ça tout seul, une fois que Robert serait en sécurité. Les feuilles mortes molles se durcissaient au plus près de la sortie. Les arbres se sont évanouis et le bleu des étoiles me mouillait les yeux. J’ai repris mon corps là où je l’avais laissé. J’étais heureux que ma journée soit finie.
9. ROBERT SANDERS
Sur ma droite y’avait le souvenir de la tente dans laquelle on se racontait des histoires, j’ai descendu les quelques marches en pierre et les trois salauds se dirigeaient vers la porte d’entrée, celle qui donne sur la cuisine. Les clés étaient sous le pot de fleurs sur le rebord de fenêtre. L’Inspecteur a ouvert la porte, puis a fermé notre marche.
L’odeur à l’intérieur de la maison me renvoyait aux vacances d’été de quand j’étais petit. On jouait avec Robert chez Tristan, il était debout sur le canapé, il regardait la télé les poings serrés. À côté, Robert et moi nous nous battions comme si nous étions les personnages du dessin-animé que regardait Tristan. C’était chouette on passait notre temps dehors, à l’aventure dans le quartier, on se faisait des films en regardant des maisons inhabitées. Une fois on ne retrouvait plus Tristan de toute une après-midi et avec Robert on s’était dit qu’il avait été kidnappé et séquestré dans l’une de ces maisons. On s’en était rapproché, et on a trouvé un moyen de rentrer en grimpant à une fenêtre. On avait beau cherché on ne le trouvait pas. Il y avait une chambre aussi qui était fermée à clé, j’ai mis mon oeil dans la serrure et au bout de la pièce, devant le balcon, un homme me regardait en contre-jour. J’étais paniqué et ai dit à Robert que Tristan, on le trouvait pas, et qu’il ne devait pas être là, et on est reparti chez lui. Tristan y était, il s’était promené dans la forêt quelques minutes qu’il nous disait. Et il nous regardait fixement les poings serrés au bout de sa cuisine, devant la fenêtre, en contre-jour.
L’Inspecteur a allumé les lumières, le sol de la cuisine est un carrelage orange. Quatre assiettes traînent sur le plan de travail avec des fonds de bouffe à l’intérieur, ils ont dû manger un bout en arrivant. Il y a une table ovale au centre de la pièce, quelques papiers froissés et des clés de voiture. Dans le mur entre la cuisine et le salon, les parents de Tristan ont fait une ouverture pour pouvoir communiquer, et puis ils ont rajouté une planche pour faire une sorte de bar, le canotier de Robert est dessus. Les volets sont fermés et le canapé est toujours au même endroit, la télé aussi. Le garde-manger est à notre gauche, et Robert est à l’intérieur, ils nous emmènent vers le salon et je n’ose pas ouvrir ma gueule. Ils passent au salon mais je ne les suis pas, une fois que l’Inspecteur traverse la porte, je vois une quatrième personne surgir de nulle part, et j’ai à peine le temps de la remarquer qu’elle plante une lame dans l’épaule de l’Inspecteur qui réplique en jetant sa tête contre le mur. Les autres donnent des coups de pieds à l’Inspecteur mais c’est inefficace. Je n’arrive pas à bouger. L’Inspecteur met facilement à terre ses agresseurs et retire le couteau de son épaule. Il me dit d’aller ouvrir à Robert pendant qu’il les surveille. Je n’arrive pas à bouger. L’Inspecteur me jette un
− Bistor !
Et je me dirige vers le garde-manger pour libérer mon ami.Je débloque la porte et l’ouvre. Robert est étalé dans des sacs de graines, quelques conserves sont à ses pieds. Il est habillé tout en noir, comme toujours, son manteau flotte sur des produits secs, ses lunettes sortent légèrement de sa poche. Je le surplombe et l’observe comme une nation conquise. Je m’approche de lui pour le réveiller, il a le visage marqué par des coups. Mon ventre tournoie et mon corps brûle. Je m’accroupis à ses côtés et pose ma main sur son dos. Il ouvre ses yeux clairs et pose sa main sur mon genou.
− C’est toi Bistor ?
Je le serre dans mes bras, on pleure un moment tous les deux et je le lève.
Son corps tremble parce qu’il a mal à sa jambe gauche. On avance en synchro, son bras sur mes épaules et nous sortons du garde-manger. Je ne l’ai jamais vu comme ça Robert, je ne l’ai jamais vu faible à ce point. Je croyais qu’il ne pouvait pas l’être. Le monde mange les faibles qu’il me dit souvent. Mais là Robert il s’en fichait, il était heureux de me voir, il m’a embrassé et s’est reposé sur mes épaules. Même qu’il n’a rien adressé aux Cosmik Debris en passant à côté d’eux. Il a chopé son chapeau en passant. L’Inspecteur est au téléphone et donne l’adresse de la maison de Tristan pour que ses collègues viennent récupérer les gangsters, il nous regarde sortir de la cuisine.
J’assois Robert sur une chaise de jardin en direction des étoiles, j’en installe une à côté de lui et m’assieds. Il touche son visage pour voir à quel point il a mal, vérifie s’il saigne de la bouche, enlève la poussière et la farine de son manteau puis met une main dans sa poche et enfile ses lunettes. Il me fait marrer, je souris un peu et coule dans ma chaise. Il me regarde sourire et m’en renvoie un, il sait que je sais qu’il fait semblant d’être fort. « Robert Sanders est de retour » que je lui lance. Je lui décoche un ricanement, puis il m’avoue qu’il veut rentrer à l’atelier. Il veut travailler tranquillement au 444, de très tôt le matin jusqu’à tard le soir. Je lui dis que nous allons bientôt rentrer. Je regarde à l’intérieur de la maison, j’y vois l’Inspecteur traîner les débris dans le garde-manger. Il sort de la cuisine et nous rejoint. Il s’installe sur la dernière chaise en plastique blanc.
− Merci Bistor.
Qu’il m’a dit, et puis il n’a rien ajouté.
J’ai hoché de la tête en regardant le sol, les deux autres étaient dans les étoiles et je les ai rejoints.
Jack Torrance
(texte achevé d'écrire en 2020)