Reflet

Reflet. Un reflet fixe montrant du mouvement. Les feuilles dansent un ballet dirigé par le vent, composé par l'atmosphère. Ces danseuses ont de belles robes aujourd'hui : verte, jaune et même rouge. Cette chorégraphie n'est pas grandiose et ne donne pas dans l'emphase. Qu'elle est belle pourtant ! Solide rigidité du tronc embrassée par la souplesse et le suave de ses branches. Balancier qui n'est pas que cela, gestes aléatoires et gracieux. Pure poésie bucolique. Les feuilles paraissent chaudes, la sève ruisselle à belles gouttes couleur ambrée. Transpiration végétale. Spectacle diffusé par réfection du verre tactile. Le téléphone en devient envieux, ébloui par cette grâce spontanée. Les sels minéraux du sol entrent en résonance avec le minéral froid, toxique et ensanglanté du matériel. 

Jalousie grimpante, désir brûlant insatisfait, devient colère grimpante. L'arbre danse toujours, voluptueusement, l'appareil humain s'enfonce dans la terre. Il descend doucement, attiré par la gravité des pôles. Magnétisme planétaire, polarité fondatrice des profondeurs et des surfaces. L'arbre grandit, le bloc de minéral tombe. Magma bouillonnant, sève ruisselante, plaque ferrugineuse glacée. Matière en translation, trajectoire incurvée discontinue, constellation axiale. Ce n'est que rencontre mais rien ne se touche atomiquement. Nous nous croisons, rien de plus

Max Allais

Titan

C'est un mur de béton éventré, ses tripes de limailles pendent mollement le long de ses flancs et des blocs de pierre gisent sur le sol. Arrive alors en flottant ces mains jointes vers le ciel. Gigantesques. Elles lévitent de façon très douce et avancent lentement. Elles se glissent dans la brèche murale, l'éclatent encore un peu plus en forçant le passage. L'air est comme ondulé sous cet étrange monolithe en mouvement, les vibrations de sa lévitation sont comme visibles. Graviers et poussières gravitent légèrement en dessous, tels des atomes autour de leur noyau. 

On entend la voix des mains, on dirait qu'elles nous parlent. C'est comme un bourdonnement sourd et paisible.

Elles s'enfoncent vers le cœur de la ville. Ces mains sont titanesques. Bientôt d'autres objets commencent à léviter dans leur sillage. Toutes les roues, pièces cylindriques et autres rouages les suivent. Les pièces qui rattachaient tous ces objets définis par diamètre et rayon volettent alentour. Chaque objet tourne dans le vide comme pour avancer. Les mains apparaissent être une comète avec leur traînée empoussiérée de boulons cylindriques, vis et écrous complétant le cortège. Le cœur de la ville est atteint, y réside la tour de cristal noir : elle monte en escaliers disparates dans des enchevêtrements irréguliers et nombreux. Au sommet, la cime est géométriquement plate et lisse, elle semble tutoyer les étoiles.

Les mains continuent de flotter en direction de la tour et entame leur ascension en l'entourant tout en gagnant de l'altitude. La comète cylindrique aux mains jointes semble faire naître une parade nuptiale entre elle et la tour, danse animiste composée de ronds concentriques avec pour centre la tour noire cristalline et pour rayon le titan digital. La lenteur du mouvement confère une puissance immuable à cette union.
Enfin au sommet, les mains ne montent plus, elle tournent patiemment sur elles-mêmes, inlassablement. La cohorte d'objets circulaires constituant la queue de la comète reste en lévitation suspendue autour de l'édifice, guirlande mécanique. La lumière stellaire et lunaire s'y reflète. L'icône est posée.

A l'autre bout de la ville, le trou se rebouche lentement. Les viscères de fer reprennent leur place et les gravats se réunissent.
Le Titan des mains jointes entame sa ronde.

Max Allais

La chevelure grasse

Il y avait des barrières retournées sur la route, c'est la première fois que je voyais des policiers avec des armures. La ville prenait feu mais à la bibliothèque tout le monde regardait des documents.

J'ai fait tomber l'écriteau "Courts-métrages" sans faire exprès et l'ai remis pour passer le temps. Et puis je me suis déplacé vers les livres pour enfants et j'ai croisé la discussion d'un jeune qui racontait une histoire complexe de science-fiction à la documentaliste qui ne répondait pas. Les deux se sont séparés comme dans un jeu vidéo, sans formule de politesse, le jeune avec une coiffure que les écrivains ont dans les mauvais biopics est allé du côté des bandes-dessinées. J'étais caché derrière un ordinateur à écouter ce qui n'était pas mes affaires et je regardais ses cheveux se balancer comme des nuages vaniteux. Je ne voyais plus que son air de mec assuré de sa future réussite.
Je suis persuadé de réussir un jour ou l'autre et me demande si mes cheveux sont aussi arrogants que les siens.

D'autres cheveux m'ont surpris, je les croyais ringards au premier abord. Des yeux ronds et verts perlaient sur la frange jusque dans les orbites. Une fois en place, une voix douce comme l'épaisseur du givre s'est dirigé vers des documentalistes. Le manteau imperméable blanc avec des livres au bout des manches s'est mis à flotter jusqu'au rez-de-chaussé. Les mauvais auteurs regardaient le jean clair aux plis ronds. Et les baskets blanches portaient des jambes pressées de ne pas m'adresser un seul regard.

Mon ombre et moi regardions la buée pétillante nous considérer comme un poteau électrique. Nous sommes retournés à notre ville en feu les mains dans les poches et la chevelure grasse.

Max Allais

Marilyn à la fenêtre


Toute à l'heure, je suis allé déposer mes souvenirs à quinze minutes de chez moi, j'en récupère les images demain matin, parce que je suis pressé j'ai dit, et que jeudi c'est trop loin.

Il y avait une vieille femme devant le Carrefour Express, je lui ai sourit et dit Bonjour, et je ne sais pas si elle m'a retourné mes politesses parce qu'elle a été bien élevée ou si c'est juste comme ça.

Je ne voulais pas rentrer chez moi, car j'ai le sentiment que tous les objets qui y sont me regardent avec la sévérité tranquille des vaches qui sentent sur nos mains qui leurs font des mamours l'odeur assassine du fast food du coin.

En passant à côté d'un café je me suis dit que m'y asseoir et lire me permettrait de ne pas affronter les regards bovins. Il y avait deux vieux blancs et un trentenaire marocain. Personne ne causait et j'ai demandé un soda. Tous lisaient les actualités sportives, moi j'ai sortit mon bouquin avec Marilyn à poil dessus. J'ai fait en sorte que personne ne la voit, je l'ai caché comme un mec jaloux que sa meuf qui n'est pas la sienne aille niquer un mec à une soirée et que ça s'arrête juste à de la baise alors que lui il a des sentiments et il aimerait un peu d'amour de sa part et qu'imaginer le corps d'un mec contre elle le déprime et il voudrait la serrer fort dans ses bras pour pleurer dans son cou, c'est comme ça que je la cachais Marilyn.

J'ai lu, le presque jeune causait de boitiers pirates pour regarder le foot qu'il a réussi à choper au Maghreb. Les presque morts étaient intéressés de savoir comment se procurer ce boitier parce que les abonnements ça revient hyper chers aujourd'hui.

J'ai recroisé ma vieille et on s'est sourit.

Et le plus proche je me fais de mon appartement, le plus proche je me rapproche des fenêtres par lesquelles je pense à me jeter parfois. Alors je m'assois sur le rebord juste pour avoir peur de mourir.

Jack Torrance

Retour

 Y'a une sorte d'insecte qui fait du bruit, il y a un vrombissement électrique qui chante au loin et mes semelles dansent sous le soleil orange des lampadaires. 

Je longe seul les travaux de la rue perpendiculaire au cinéma, je pense aux personnes que j'aime, et à celles qui m'aiment. J'apprécie l'air frais qui annonce l'automne, avant on était en été et mon jean collait à mes cuisses. C'est comme si je pouvais mourir maintenant. J'ai l'impression qu'à chaque sortie de film, je peux mourir maintenant.

Je prends une rue sur ma gauche et de la musique lointaine m'accompagne dans l'aventure.

Je reste 15 secondes devant un appartement au troisième ou quatrième étage, pile poil le temps de m'en faire un cornet de glace que je vais lécher jusqu'à chez moi

Jack Torrance

La valeur de l'été

Lorsque le soleil est sur Cosmic City, je me mets à ma fenêtre de 12h30 à 14h et je ne fais rien d'autre que de lui offrir mes côtes pour les faire brûler.

Jack Torrance

Le retour de Suburbia pour cet endroit que je déteste

C'est midi, quitter mon amour va me prendre 7h40. Sentiment inverse de la madeleine de Proust, je regarde le ciel de Suburbia en pensant à la nostalgie qu'il me procurera une fois arrivé à Cosmic City.

Je pleure plusieurs fois dans mes lunettes de soleil durant le voyage, Suburbia coule sur mes joues et va s'imbiber sur ma barbe.

Le soleil se couche sur Suburbia, il a bien raison, se coucher sur Cosmic City serait un affront à l'hygiène.

La Cosmic Sea mérite le respect de tous, elle lie Cosmic City et Suburbia gardant le même éclat sur les deux rives.

Mon premier pied, le gauche, foule à peine le sol que l'air de Cosmic City l'écrase sans se retourner, sans dire pardon, ou excusez mon adresse à vous casser les couilles.

Je rentre chez moi et laisse Suburbia couler une dernière fois, pour montrer à mon appartement à quoi ressemble le bonheur. Mes volets sont fermés pour éviter qu'on nous dérange.

Jack Torrance