La chair de Bou

Je suis la chair de Bou² qu'absorbe tout, mes entrailles viennent d'ailleurs.
Chaque atome de sang vient des images que je bouffe, des musiques que j'avale et des expériences que je dévore.

Je dessine, j'écris et je peins les images qui circulent, je me réapproprie les cultures pop mondialisées et les réinjecte dans mes récits.
Toutes mes productions me racontent.

J'applique mes couleurs avec l'outil pot de peinture.
Elles sont douces, vert-peau-d'alien-claire, bleu-chirurgical, jaune-été et rose-langue.
Ma ligne tremble et dégouline.
Mes peintures/dessins sont des images.
Je dessine/peins sur ce que je trouve.

J'improvise.

J'écris les mots les uns après les autres, mes phrases transpirent des images.
Mes textes sont courts et caloriques.

L'objet de mon travail pourrait être:
La mise en fiction continue de mes expériences.

Cette fiction s'appelle Cosmic Studios, c'est la maison d'édition que je monte.
Elle raconte les vies de Cosmic City et de toustes ceuls qui y vivent.

Alors appelez-moi Bistor, Robert Sanders, Geneviève Burning, Zabon, Jack Torrance, Lazuli, Lilith, Victor Hamonic, Moon, Isley, L'Inspecteur, Aurore ou Lola Bunny.
Tout ça c'est moi, c'est mes entrailles.
Elles viennent d'ailleurs.

Jack Torrance

²Personnage de la série Dragon Ball Z qui absorbe ses ennemis pour acquérir leurs pouvoirs

En revenant du Netto

Le jour devenait bleu et j'avais vingt-neuf balles de courses dans les mains. Avec cent-vingt balles de courses par mois plus le loyer à trois-cent-quinze, il me restait cent-soixante euros de RSA à répartir dans du matos, des bouquins et des tickets de bus. Je regardais sur mes pompes les reflets de la fin du ciel. Les plantes étaient sombres et devant moi flambaient les éclairages de la boulangerie. Je visualisais le contenu de mon porte-monnaie, et mentalement je faisais l'appoint pour une croquise pas trop cuite à un euro quinze, en essayant de refourguer un maximum de pièces rouges. J'ai posé les sacs Netto à mes pieds et sur mes mains des crevasses rouges-violettes se résorbaient délicatement, je les regardais et lentement tentais de former des poings.


Y'avait la queue jusqu'à dehors, pour passer le temps je me regardais dans la vitrine. Je me disais "ça va hein, bogoss un peu", j'aimais bien mon style, les reflets sombres des vitrines me donnaient toujours l'impression de voir le monde en mieux. C'est comme si la vitre gardait dans sa maigre transparence une tempête de mondes meilleurs. Même ma vieille veste défraîchie en croûte de porc semblait pleine d'une vie nouvelle. Dans le beau monde de la vitre, mes sacs contenaient une belle diversité de fruits et de légumes, et tout un tas de petites merdes bio. Mes achats tournaient toujours autour des même produits, le paquet de gâteaux au chocolat que je digère mal, les trois courgettes, les cinq-cent grammes de poireaux prélavés dans un sac plastique, les bananes pour le côté "dessert healthy", le kilo de macaronis, le pesto rosso, les deux paquets de chips, le fromage et les oeufs. Des fois je me dis que ça fait pitié comment je mange, mais ça ne dure jamais très longtemps.


Je me suis détourné des mondes meilleurs pour regarder un père et sa fille choisir leurs pâtisseries, blotti·es dans la chaleur jaune-orange de la boulangerie. Je me souviens quand j'étais tout petit avec mon frère on attendait mon père dans la voiture pendant qu'il allait chercher du pain, c'était la seule boulangerie de Saint-Malon, derrière l'église. Ça caillait et à chaque fois que Papa sortait de la merco y'en a un qui faisait le guet et l'autre qui fourrait sa main dans la portière pour chourrave des M&M'S. Quand il revenait dans la voiture il déposait le pain sur les genoux de Léo et froush froush froush se réchauffait les mains. Avant de redémarrer la voiture il nous montrait des grosses personnes sortir de la boulangerie avec des pâtisseries et tout et c'est un truc qui le dégoûtait, il mimait la graisse coulant sur les doigts et il disait qu'après ça va bouffer des chips devant la télé. Moi je savais pas quoi dire, j'avais les poings enfoncés dans mes poches, les colorants bleus, verts et rouges des M&M'S flaquaient entre mes doigts et sur mes lignes de la main. Une sorcière aurait pu débouler et m'ouvrir les poings pour lire mon avenir, et sûr qu'elle m'aurait prédit une noyade dans une rivière de gras. Finir gros était la pire chose qui aurait pu m'arriver, et quand je me faisais des paquets de bonbecs tout seul, caché dans un coin du jardin pour que personne m'en pique, je ne pouvais pas m'empêcher de me mettre à pleurer. Me voir me cacher comme un gros bébé à sa maman, s'empiffrant de graisse de porc avec les mains qui collent, pleines de sucre, bah ça me foutait les boules et j'avais honte d'exister, à ça t'ajoutes les joues rouges et dodues, luisantes de larmes séchées, le bout de la manche trempé de bave et de morve, et bien sûr, l'air minable d'être qu'un gros ptit gars qu'a comme seul ami un chien qui sera piqué dans un an ou deux parce qu'il mange rien d'autre que son caca.

Mes grosses joues, je pouvais plus les voir en photo sans qu'une tornade de haine, de pitié et de profonde détresse ne ravage mon bide. Qu'il s'agisse de mon visage de gros gamin heureux avec un paquet de chips, ou enlassant mon chien avec mon t-shirt Mickey de merde, ou assis dans l'herbe, les genoux dodus et tirant la gueule, ou encore pire en mangeant une tartine de nutella avec une putain de couronne de roi des gros sur le front. Toutes ces photos, rien que d'y penser, me faisaient bouillir de chagrin.


Je phasais les yeux dans le vide, mes deux sacs s'étaient affaissées, puis revenant à moi je les ai empoigné et j'ai avancé d'un pas. Le bleu était maintenant comme dix mètres sous l'eau, les lumières de la ville s'activaient comme des milliers de cicatrices phosphorescentes. Mon double de vitre avait disparu et dans la boulangerie la gamine et son père passaient à la caisse, elle balançait son sac de pâtisseries et sautait partout dans son blouson violet. Le papa semblait heureux de faire plaisir à sa fille. Iels sont sortis sans jamais se quitter des yeux et se sont évanoui·es dans les abysses.

 

Jack Torrance