Le jour devenait bleu et
j'avais vingt-neuf balles de courses dans les mains. Avec cent-vingt
balles de courses par mois plus le loyer à trois-cent-quinze, il me
restait cent-soixante euros de RSA à répartir dans du matos, des
bouquins et des tickets de bus. Je regardais sur mes pompes les
reflets de la fin du ciel. Les plantes étaient sombres et devant moi
flambaient les éclairages de la boulangerie. Je visualisais le
contenu de mon porte-monnaie, et mentalement je faisais l'appoint
pour une croquise pas trop
cuite à un euro quinze, en essayant de refourguer un maximum de
pièces rouges. J'ai posé les sacs Netto à mes pieds
et sur mes mains des crevasses rouges-violettes se résorbaient
délicatement, je les regardais et lentement tentais de former des
poings.
Y'avait la queue jusqu'à
dehors, pour passer le temps je me regardais dans la vitrine. Je me
disais "ça va hein, bogoss un peu", j'aimais bien mon
style, les reflets sombres des vitrines me donnaient toujours
l'impression de voir le monde en mieux. C'est comme si la vitre
gardait dans sa maigre transparence une tempête de mondes meilleurs.
Même ma vieille veste défraîchie en croûte de porc semblait
pleine d'une vie nouvelle. Dans le beau monde de la vitre, mes sacs
contenaient une belle diversité de fruits et de légumes, et tout un
tas de petites merdes bio. Mes achats tournaient toujours autour des
même produits, le paquet de gâteaux au chocolat que je digère mal,
les trois courgettes, les cinq-cent grammes de poireaux prélavés
dans un sac plastique, les bananes pour le côté "dessert
healthy", le kilo de
macaronis, le pesto rosso, les deux paquets de chips, le fromage et
les oeufs. Des fois je me dis que ça fait pitié comment je mange,
mais ça ne dure jamais très longtemps.
Je me suis détourné des mondes meilleurs pour regarder un père et
sa fille choisir leurs pâtisseries, blotti·es dans
la chaleur jaune-orange de la boulangerie. Je me souviens quand
j'étais tout petit avec mon frère on attendait mon père dans la
voiture pendant qu'il allait chercher du pain, c'était la seule
boulangerie de Saint-Malon, derrière l'église. Ça
caillait et à chaque fois que Papa sortait de la merco y'en a un qui
faisait le guet et l'autre qui fourrait sa main dans la portière
pour chourrave des M&M'S. Quand il revenait dans la
voiture il déposait le pain sur les genoux de Léo et froush
froush froush se réchauffait les mains. Avant de redémarrer
la voiture il nous montrait des grosses personnes sortir de la
boulangerie avec des pâtisseries et tout et c'est un truc qui le
dégoûtait, il mimait la graisse coulant sur les doigts et il disait
qu'après ça va bouffer des chips devant la télé. Moi je savais
pas quoi dire, j'avais les poings enfoncés dans mes poches, les
colorants bleus, verts et rouges des M&M'S
flaquaient entre mes doigts et sur mes lignes de la main. Une
sorcière aurait pu débouler et m'ouvrir les poings pour lire mon
avenir, et sûr qu'elle m'aurait prédit une noyade dans une rivière
de gras. Finir gros était la pire chose qui aurait pu m'arriver, et
quand je me faisais des paquets de bonbecs tout seul, caché dans un
coin du jardin pour que personne m'en pique, je ne pouvais pas
m'empêcher de me mettre à pleurer. Me voir me cacher comme un gros
bébé à sa maman, s'empiffrant de graisse de porc avec les mains
qui collent, pleines de sucre, bah ça me foutait les boules et
j'avais honte d'exister, à ça t'ajoutes les joues rouges et dodues,
luisantes de larmes séchées, le bout de la manche trempé de bave
et de morve, et bien sûr, l'air minable d'être qu'un gros ptit gars
qu'a comme seul ami un chien qui sera piqué dans un an ou deux parce
qu'il mange rien d'autre que son caca.
Mes
grosses joues, je pouvais plus les voir en photo sans qu'une tornade
de haine, de pitié et de profonde détresse ne ravage mon bide.
Qu'il s'agisse de mon visage de gros gamin heureux avec un paquet de
chips, ou enlassant mon chien avec mon t-shirt Mickey de merde, ou
assis dans l'herbe, les genoux dodus et tirant la gueule, ou encore
pire en mangeant une tartine de nutella avec une putain de couronne
de roi des gros sur le front. Toutes ces photos, rien que d'y penser,
me faisaient bouillir de chagrin.
Je phasais les yeux dans le vide, mes deux sacs s'étaient
affaissées, puis revenant à moi je les ai empoigné et j'ai avancé
d'un pas. Le bleu était maintenant comme dix mètres sous l'eau, les
lumières de la ville s'activaient comme des milliers de cicatrices
phosphorescentes. Mon double de vitre avait disparu et dans la
boulangerie la gamine et son père passaient à la caisse, elle
balançait son sac de pâtisseries et sautait partout dans son
blouson violet. Le papa semblait heureux de faire plaisir à sa
fille. Iels sont sortis sans jamais se quitter des yeux et se sont
évanoui·es dans les abysses.
Jack Torrance