J'avais les tongs dans la vase grise et noire, elle était presque liquide et pleine de grumeaux. Mes tongs étaient oranges fluo, et une lanière jaune translucide venait se coincer entre mon gros orteil imberbe et le reste de mes doigts de pied. Je les voyais plus, mes tongs, ça faisait comme des gros nuages gris-noirs visqueux qui masquaient un ciel orange éternel. Je m'imaginais la vase très heureuse de s'allonger sur la matière plastique molle et lisse typique des tongs à trois balles de chez Supu. Autour de moi il y avait plein de rochers avec de la mousse pourrie dessus. L'odeur de la marée était rentrée dans mon nez pour se coller contre ses parois, ça sentait la vieille algue défraîchie.
Le long du littoral des dizaines de cabanes de pêcheurs étaient élevées sur pilotis, des pêcheries qu'on appelait ça; une cabane cubique sommaire en hauteur, reliée au bord de mer par un pont précaire et sur son devant, un filet de pêche carré, flottant dans les airs à l'horizontal. J'ai jamais vu quelqu'un s'en servir, pour moi il s'agissait juste d'une décoration qu'insufflait à la ville un semblant d'identité, du genre truc à touristes en fait.
J'étais en short beige et t-shirt orange, ma couleur préférée d'alors, et mes cheveux étaient longs, ils étaient attachés à l'arrière et ils tombaient dans mon dos comme un petit paquet de jeunesse. Pas très loin il y avait Nausicaa, ma première amoureuse, son rêve c'était de devenir chocolatière. Dernièrement j'ai su qu'elle travaillait comme hôtesse de l'air, depuis, lorsque je regarde un avion au loin, je me dis que peut-être, parmi tous les petits humainxs à l'intérieur, y'a Nausicaa qui regarde par le hublot et qu'elle pose ses yeux sur moi sans faire gaffe, en croyant regarder le paysage. Tout son corps baignait dans le blanc du soleil, sa peau et son mini-short éclataient de lumière. Elle portait un débardeur rouge et lâche et son soutien-gorge se dessinait dans les plis. Dans ses cheveux noirs et secs était planté un serre-tête outremer à pois blancs, et son visage - qu'était si doux qu'on pourrait presque glisser dessus - s'est fendu d'un sourire en croisant mon regard. En dessous de ses yeux plissés par l'amour s'était formées deux bosses qui luisaient comme un avion dans le lointain.
Ça faisait comme une photo, y'avait elle au milieu qui souriait, et derrière un petit chemin encore sauvage bordait les clôtures d'un asile psychiatrique, une épaisse ligne bleue dessinait l'embouchure du fleuve Righeira, et dans la distance se dressaient des cheminées en feu, entourées d'énormes centrales à gaz. J'y pensais souvent, que si tout ça explosait, eh bah on crèverait toustes assez rapidement. Sur ma photo j'avais donc l'amour, la folie et la mort en apnée sous le soleil.
Avec Nausicaa on se rendait souvent là l'été pour chercher des vieilles bouteilles entre les rochers. On longeait l'énorme pont de Lazare, il était bleu avec des rayures rouges et blanches et partait en virgule au-dessus de l'eau, puis nous arrivions à une petite plage sale, des machins en plastique et des restes de pique-nique trainaient un peu partout. Là on prenait à droite dans la rochaille et toute l'après-midi on y cherchait nos vieilles bouteilles. C'était les seuls objets qu'on trouvait, on n'est jamais tombé sur des fusils, des amulettes ou d'autres babioles. Nous ce qu'on y trouvait c'était des bouteilles en verre. À l'heure où j'écris, il y a, dans l'obscurité de ma lampe de chevet, une petite bouteille transparente que mon père avait gardé, elle est texturée de sortes d'alvéoles qui scintillent sous l'orange clair de l'ampoule. J'ai plongé dans cette constellation de verre une fleur volée près de chez moi, elle est ample, violette et bleue avec un cœur jaune safran. Elle m'accompagne le temps que j'écrive et une fois que j'éteindrai ma lampe elle se fondra dans ma nuit. Quand ça faisait une bonne heure et demie qu'on cherchait des bouteilles, on se posait à l'ombre du seul arbre de la rive, assisx sur la pente de la douce digue. On avait les mains maculées de vase dégueu et on était super fierxs de nos prises, puis on se les partageait comme un butin de pirates. On retrouvait souvent des vieilles bouteilles de vin en verre soufflé, parfois des plus petites, toutes très anciennes et robustes. Elles semblaient avoir contenu des parfums, des médocs et d'autres merdes du genre. On se faisait nos petites histoires, on montrait nos trouvailles à qui voulait, et à peine rentréxs, on voulait repartir à l'aventure.
Moi ce que j'aimais, c'était de prendre le vélo, et d'aller sous le soleil frais de juillet rouler sur l'asphalte sec de ma petite ville, et puis regarder ma copine et me dire que la vie c'est trop bien. Les bouteilles étaient anecdotiques, je voulais juste déraper sur la plage sale, poser mon vélo, et regarder l'arbre au loin qui nous attendait comme un toutou qui sait qu'on va venir lui faire des mamours. C'était un arbre dont la base partait dans tous les sens, on pouvait s'asseoir sur ses branches, et ses feuilles tombaient en rideau tout autour de nous. Elles nous cachaient de la vue de toustes, c'était comme un petit salon extérieur gonflé d'une fraîcheur verte-bleue. Un vent chaud se glissait parfois entre les feuilles pour caresser nos corps, des fois je me dis que ce souvenir aurait pu gagner en saveur si nous y avions fait l'amour. Nous aurions pu y faire n'importe quoi, tout ce qu'on voyait de l'extérieur, c'était des feuilles vertes jaunies par le soleil et qui pleuraient sur la rive.